(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "La doctrine des moevrs, tiree de la philosophie des stoiques, representee en cent tableavx et expliqvee en cent discovrs pour l'instruction de la ieunesse"

\ T.» , 



m 












* fr 



A / m.. 



Mtfr, 






xrm< 



* & 






SÊL 






M 



te 



'■M 










y*>\ 






•q*HÊ*m 



&">Sl 



.- •:■■•"*. f 



*fc |* 



'«-i«B 



f^j 



'KM 



jbâ^ * t 







lÉâB 



&1 







31. *#f^ 






1 



"ptoS+m 






llf 1 



M, 






^5 



*f 



,, 









Q+Aïfc ao 



i*f 



j 



-éritrlJloS 






"* 



LVNCOSTVDIOE- 
GRANDE-AMORCE 









/ 



W$$ 



THE 

WILLIAM R. PERKJNS 

LIBRARY 

OF 
DUKE UNIVERSITY 




Rare Books 



/ 



J 



Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



ê 



http://archive.org/details/ladoctrinedesmoe01gomb 




PRIVILEGE DV ROY. 

OVYS PAR LA GRACE DE DIEV, ROY DE FRANCE ET 
DE NAVARRE : A nos amez 2c féaux les Gens tenans nos Cours de Parle- 
ment, Maiftres des Requeftes ordinaires de noftre Hoftel, Ballifs, Senefc'naux, 
Preuofts leurs Lieutenans , 6c à tous nos autres Iufticiers Se Officiers qu'il appartiendra, 
Salut: noftre bien-amé Pierre Darer, noftre Graueur ordinaire en tailles douces , Nous a 
fait tres-humblement remonftrer que pour l'vtilité publique , il s'eft occupé depuis dix 
ans en çà,àgrauer 6c faire grauer en tailles douces vnliure in folio, compofé de près de fix- 
vingts Tableaux, 6c intitulé LaDotirine des Mœurs ,auec les explications qui luy ont efté 
donnez par le fleur de Gomberuilk} lequel Liure ledit Daret defireroit mettre en lu- 
mière par noftre permiffion , qu'il nous a fait fupplier luy accorder. A CES C A V- 
S E S defirant bien 6c fauorablement traitter ledit Expofant , afin qu'il ne foit fruftré 
des frui&s de fon labeur , 6c mettant en confideration qu'il a graué 6c graue encores de 
prefent, les Planches qu'il conuient mettre aux ouurages qui s'impriment en noftre 
Imprimerie Royale du Louure , luy auons permis Si octroyé , permettons 6c octroyons 
par ces prefentes , faire imprimer ledit Liure , vendre 6c diftribuer en tous les lieux , 
pays , terres 6c Seigneuries de noftre obeyflanct que bon luy femblera, par tels impri- 
meurs qu'il voudra choifir , durant le temps 6c efpace de dix ans , à compter du iour 
qu'ils feront acheuez d'imprimer : faifant deffences a tous Libraires 6c autres perfonnes de 
quelque qualité 6c condition qu'elles foient, de faire imprimer , vendre , débiter , contre-fai- 
re ou pocher lefdites tailles douces 6c difeours , fans la permiffion 6cconfentementdudic 
Daret, ou de ceux qui auront droict de luy durant ledit temps, fous quelque prétexte que 
ce foit, à peine de fixmil liures d'amende payable fans déport, nonobftant oppofitions ou 
appellations quelconques, pour lefquelles 6c fans preiudices d'icelles ne fera différé, appli- 
cable vn tiers à Nous , vn tiers àl'Hoftel Dieu de noftre bonne ville de Paris, 6c l'autre tiers 
audit Expofant, confifeation de tous les exemplaires contre- faits .,6c de tous defpens dom- 
mages 6c interefts, à la charge de mettre deux exemplaires dudit Liure en noftre Biblio- 
thèque publique , 6c vn d'iceluy en celle de noftre très. cher 6c féal Cheualier , Chan- 
celier de France , auant que de l'expofer en vente à peine de nullité du contenu. Def- 
quelles nous voulons 6c vous mandons que vous faffiez iouyr plainement6cpaifîblement 
ledit Expofant , 6c ceux qui auront droid de luy, fans fouffrir ny permettre qu'il leur foit 
donné aucun trouble ny empefehement. Voulons auffi, qu'en mettant au commencement 
ou à la fin dudit liure vn Extraict des prefentes, elles foient tenues pour deuëment figni- 
fiées , 6c que foy foitadiouftée aux copies Collationnées par l'vn de nos amez 6c féaux Con- 
feillers 6c Secrétaires, comme à l'Original. Mandons au premiernoftreHuiffier ou Sergent 
fur ce requis, faire tous exploits neceflaires, fans demander autre permiffion que cefdites 
prefentes: CAR TEL EST NOSTRE PLAISIR , nonobftant Clameur de Haro Char- 
tre Normande , prife à partie 6c lettres à ce contraires, aufquelles nous auons defrogé 6c deù 
rogeons par cefdites prefentes. 

Donné à Paris ie dernier iour de Décembre , l'an de grâce mil fix cens quarante-cinq , 6c 
de noftre Règne le troifiefme. 

Par le Roy en fon Confeil , 

BERAVD. 



Acheuê d'imprimer le quatorx^ejme de May 3 mil (îx cens quarante -fix. 



fc-teiû 




<*A LA REINE. 



■raaaggaaaŒ^Bjggggg 




A D A M E, 



Ayant fait dejfein deprefenter cet ouurage au Roy; & 
fçachant que fans la permijfion de Voflre Maiefle , te 
ne puis reçeuoircet honneur \ ie me ïette âfes pieds pour 
la fupplier très-humblement de me t accorder. Si io- 
fols porter mes vœux plus haut , ie la coniurerols par 
cette merueilleufe bonté qui la rend la plus adorable 
des Reines , d'adioufler à la or ace queie luy demande, 
celle de fa protection, &fe déclarant en faueur de mon 
Hure , prendre elle mefme la peine de le faire voir au 
Roy ; comme vne chofe dont il fe peut vtillement feruir 
en tacquijîtion de la Vertu. Iefçay , MADAME > 



i 



qu'il ne peut rien partir de ma plume qui foit digne 
dvnefîglorieufe recommandation. Mais iefçay bien 
aujji \j qu vne parole de Vojlre Maiejlé peut donner à 
mon trauail, la perfection qui luy manque; & que s il 
a le bon-heur depajjerparfes mains , qui font les plus 
pures & les plus belles mains du Monde ; non feule- 
ment il aura fuiet de prétendre à la plus auantageufe 
réception que labonne fortune des lettres à iamais exi- 
gée de la gêner ojitè des Princes; mais il pourra fe van- 
ter que par la Vertu dvn atouchementfî dwin 3 il aura 
ejlé nettoyé de ce qùilauoit contracté d impur ,parle 
vice defon origine. Les témoignages que Vojlre Maie- 
Jlè , MADAME > a daigne rendre de moy , me' font 
efperer quen cette occafîon> elle me continuera lespreu- 
ues de fa bonté ; & qu ayant reçeu auec lavie Jegrand 
cœur, de la magnanime IJabelle, & de Charles le victo- 
rieux J elle ne me fera pas moins fauorable dans la 
fplandeur de fa Régence , quelle me la ejlé dans les 
folitudes defainct Germain. Ce fut en ce lieu là 3 que 
ieus ï honneur de luy dire quelle ejloit Mère dvn Fils 
dont les plus fçauans hommes deï Europe auoientpre- 
dit de grandes chofes. le prends auiourdUhuy la li- 
berté de tadue'rtir que ces grandes prédirions ne peu- 
uent ejlre accomplies que par vne grande probité , & 
par vne grande fujffifance. Il faut que ces deux ex- 
cellentes habitudes concourent réciproquement à la 
bien-heureufe naijfance du Roy vojlre Fils. Il faut 



qu'il f oit vertueux , MADAME- Il faut qu'il foit 
habile. Par ïvne de ces qualité?^, il aura toufiours la 
volonté de bien faire, par l'autre il en aura t ouf ours le 
pouuoir. Par l'vne & par l'autre il fera toufours bon 
Roy. Par ïvne & par ï autre il fera toufiours bon Fils. 
Les foins que prend Vojlre Maiejle pour l'injlitution 
de ce ieune Prince y & la merueilleuje perfonne qu elle 
a choifîe pour en auoir la fuperintendance ,font bien 
paroijlre que ces importantes vérité^ luy font particu- 
lièrement connue s. le prie Dieu, M AD A ME, que 
lefucce^ refponde àfon attente. Mais il ne faut point 
douter qu' iln y refponde ^puifque la mefmeprouiden- 
ce,, qui pour la rétribution de vojlre Pieté , a fait vn 
miracle de la naijjance du Roy , sefl obligée d en faire 
vn autre de tout le cours de fa vie. Ce font les efpe- 
rances de tous les bons François y ce font les vœux de 
tous les gens de bien , & par confequent les plus ar- 
dans que peut faire dans l'exceZ^defon %ele s celuy qui 
toute fa vie n a point eu de plus haute ambition que 
dejlre 



MADAME, 



De Vojlre Majeflè, 



Le tres-humble, tres'obeijjant & tres-fideUe 
Jeruiteur &fuiet. 

GOMBERriLLE. 



7. .: Viv 



ii - 







A MONSEIGNEVR 

L'EMINENTISSIME 

CARDINAL MAZARIN 




ONSEIGNEVR, 






Défirent contribuer quelque chofe au plus grand 
Ouurage du monde , ie veux dire à l'inftitution du 
Roy , i'ay fait vn abrégé de tout ce que la Morale à 
de plus héroïque & de plus digne de ce ieune Prince* 
& me fuis perfuadé qu'on ne pouuoit trop toft ietter 
dans celle ame Royale, les fondements d'vne fcience 
qui eft la véritable fcience des Roys. Mais pour ce 



quefen âge ne luy permet pas de s'appliquer à des ope- 
rations toutes intellectuelles, ie me luis aduifé de luy 
toucher l'efprit en luy charmant les yeux j Ôc luy pro- 
pofant des diuertifTements qui luy plaifenc , luy don- 
ner des inftruclions qui luy foient profitables. Ccîï 
ce trauail, MONSElGNEVR, que ie prends la har- 
diefledeprefenterà V. E.afin qu'elle fe donne la peine 
de le confiderer 5 & que par le iugement qu'elle en dai- 
gnera faire, ie connoifîe,s'il refpond comme il doit, à 
l'intention de fon Autheu r. 11 n'y a peut élire chofe 
plus importante en la nourriture des Princes , que de 
fçauojr bien choifir les premiers liures qu'on leur met 
entre les mains. Il ne faut prefque rien pour les exci- 
ter à l'amour des belles lettres. Il ne fautprefquerien 
pourleur en donner le dégouft. Vousfçauez, MON- 
SEIGNEVR, que le feu Roy auoitdes inclinations 
fort h autes&i fort fpirituelles. Cependant pour n'auoir 
pas elle conduit par le chemin que foneïprit vouloir 
prendre 5 & pour auoir efpuifé fa patience dans la le- 
cture vtile, mais defagreable, des Antiquitez deFau- 
chet,il enconçeut vne auerlîonpour toutes fortes de 
liures, fi générale &; fi longue qu'elle n'apeu eftre bor- 
née que par la fin de fa vie. Il faut que l'art fe férue 
iudicieufement des intentions de la Nature. Il faut 
que les préceptes fe conforment aux diipofitions de 

* la naiflance3&: que la répugnance de l'âge foit infenfi- 
blement fiirmontée par la dextérité de la difcipline. 
Celaeftant,iln'yapointd'ame,foitdeparticulier,foit 
de Prince , qui par ra bien-heur eufe necefîité de fon 
origine , ne fe porte a, la connoiffance deschofes,d'vn 
mouuement aufli natûrel,que les Aigles s'attachent à 
|a contemplation du Soleih Mais, MONSEIGNE VR, 
ie fuis bien effronté de parler à V. E. & de parler de l'art 
d'inftruire les Rois: de vouloir former les Princes au 

• gquuernenient des peuples , &: de l'entreprendre de- 



uant le grand Cardinal MAZ ARlN , c'eft à dire, de- 
uant le fouuerain Maiftre de Pyne &: l'autre Morale 5 
deuant ce merueilleux Génie, qui eft l'inftrument fa- 
tal, par la puifïance duquel nous voyons vn Enfant de 
huicl ans,difpenfer comme il luy plaift ,les auantures 
de l'Europe, & fe rendre l'arbitre abfolu de la fortune 
des Pontentats. Certes , c'eft auec beaucoup de Iu- 
ftice que les ennemis mefmes de la grandeur Rom- 
maine ont regardé auec eitonnement tout ce qui a 
porté le caractère de Romme. Elle a toufiours efté 
li haute qu'elle n'a iamais rien produit de bas5 &bien 
qu'elle ait perdu l'Empire du M onde, elle n'a pC\ toute- 
fois perdre lafaculté de donner des Maiftres au monde. 
De temps en temps elle fort toute puiffante du milieu 
de {es precieufes ruines. De temps en temps elle fait é- 
clatter cette vertu dominante, qui mit à fes pieds l'Eu- 
rope , l'Afrique , & i' Aiie 5 & malgré les années , confer- 
uant fon heureufè fécondité, de temps en temps elle 
donne la vie à de nouueaux Camilles,àde nouueaux 
Scipions, à de nouueaux Iules, à de nouueaux Pom- 
pées. S'il eftoit befoin d'entrer en la preuue d'vne vé- 
rité fi généralement reconuè* , d'où la pourroit-on 
mieux tirer , MONSEIGNEVR, que du grand de- 
ftin de voftre naifïànce? Il n'y arien d'admirable, il n'y 
a rien d'étonnant qui ne fe rencontre en la diïpofition 
des Aftres, fous la faueur defquels vous auez reçeu la 
lumière. Le Ciel vous a regardé comme vn des Hé- 
ros de voftre ancienne République. Il ne vous à pas 
donné le loifir d'eftre enfant. 11 a commencé de vous 
faire homme dés le berceau 5 &; propofant à voftre 
plus tendre ieuneffe , les plus illuftres trauaux&Ies e- 
xercicesles plus mai-aifez de l'âge viril , il vous a con- 
duit par des voyes toutes extraordinaires à cette au- 
thorité fouueraine que vous exercez fur la plus belle 
partie de la Terre. Il vous a , par manière de dire, pre- 



cipité dans la gloire. Mais , MONSEIGNE VR , ie 
n'ay pas refolu d'enfermer vne fi vafte &: fi noble ma- 
tière comme eit celle de toute voftre vie, dans le peu 
d'efpace que me donne la régularité d'vne lettre, l'y 
trouue fi peu de place , qu'il faut que ie vous oublie en 
parlant de vous j & n'arrefte mon imagination que fur 
yne petite partie de vous-mefme. C'eft pourquoy ie 
vous fupplie tres-humblement d'agréer que iefaffe le 
choix de cette belle partie , que ie rempliflë la place qui 
m'eft donnée, de ce qui me touche le plus 5 de ce qui 
me paroift le plus beauj&: que réunifiant toutes mes 
connoiflinces à celle-là feule qui a pour.fon obieétle 
bonheur de mon fieele, & le falut de ma patrie jiene 
commence à parler de vous qu'en ce moment fameux 
ou vous auez commencé d'eitre François. Que vous 
me paroiflez bien Rommain, que vous me paroiffez 
digne du nom que vous portez , quand ie vous voy 
à l'âge de vingt-£inq ans A régner fouuerainement au 
milieu d'vne armée ennemie $ &: dans le eamf de tren- 
te mille Efpagnols, faire vne fi haute &fimagnanime 
déclaration contre l'Efpagne. Ce fut alors qu'encore 
vne fois Romme triompha de la plus indomptable des 
nations. Ce fut alors ,tMONSEIGNEVR,que vous 
confondittes parla force de voftre raifonnement, cet- 
te vieille fageffe &: cette fine Politique, quifaitnom- 
mervn confeil purement humain, vn confeil immua- 
ble, vn confeil éternel 5 tk que vousimpofaftesàl'Et 
pagne, cette dure loy de fe # foufmettre aux volontez 
delaFrance. le parle d'vnchef-d'œuure que peut eftre 
vous nommez vn coupd'effay. le parle de cette admr- 
rablê conionéhire qui changea la face de toute l'Euro- 
pe, le parle du iour de noitre gloire 5 du iour de la li- 
berté cte l'Italie 5 du iourdeladeliurancedeCazal,du 
iour que vous nous donnaftes voftre cceur$ &: que vous 
fiftes voir , en nous fauuant , combien les fleurs de lys 

y 



y eftoient profondement grauées. Nous allions com- 
battre les elemens&les hommes. Nous marchions à 
la mort auffi certainement qu'à la viétoire. Nousde- 
uenions les victimes de noftre foy & de noftre gène- 
rolité,lors que vous parufteshôrs des retranchemens 
de Cazal 3 & que par vn art d'accommoder les differens 
qui n'auoit iamais elle mis en vfage, vous nous decla- 
rafles victorieux auant que nous euffions combattu 5 
& nous milles en poffeflion de tout l'honneur de ces 
Superbes, qui fe font nommer les Dompteurs des na- 
tions, &: les Mailtres de la mer & de la terre. Vray- 
femblablement ce miracle deuoit eltre la fin de voltre 
aétion. Il n'en fut toutefois que le commencement. 
Car nous citions perdus dans noftre profperité, fivo- 
ftre Prudence ne nous eût conferué ce que voltre Pru- 
dence nous auoit acquis. Elle accourut de toute fa 
force, au fecours de noftre facilité circonuenuë 5 & 
nous tirant des pièges où nous eftions tombez , nous fit 
connoiftre que les Efpagnols ne font iamais plus à 
craindre que quand ils font réduits àla neceflîté de re- 
ceuoirla loy de leurs ennemis. Ala verité,MONSEI- 
GNEVR, ces Geans après auoir elle frapez des éclairs 
de voltre Eloquence , auoient elle renuerfez par la 
foudre qui les accompagne. Ces Anthées auoient 
éprouué voltre force, Ces Anthées auoient mordu la 
poudre , mais ces Anthées auoient au mefme inftant 
recouuert leur première vigueur. lis s'eiloient ren- 
du par leur cheute , cette hauteur d'ame qu'vne plus 
haute leur auoit fait perdre. En vn mot, les vaincus 
vouloient encore vne fois tanter la fortune des armes. 
Ils vouloient encore vne fois dilputer de la viétoire 
auec leurs vainqueurs 3 6c enfeuelir fous les ruynes de 
Cazal,la honte que Cazal leur auoit fai t receuoir. Mais 
vous ne leur permiltespas, MON SEIGNEVR, defe 
feruir heureufement de leur naturel indomptable, 

b 



Vous leur filles derechef tomber les armes des mains. 
Vous les rendiftes capables de fouffrir la fplandeur de 
nos fuccez 5 & de confentir qu'vne Ville que nous z- 
uions garantie de la feruitude , le fut aufli de la faim. A 
combien de nouuelles fueurs 3 a combien de nouueaux 
dangers 5 a combien d'efforts d'elprit fuftes vous en- 
gagé pour donner la perfection à vn ouurage fi diffici- 
le ? Mais enfin y vous accompliftes cette glorieufe a- 
uanture malgré la refiftance de tant de nations coniu- 
rées$ Se paroiflant comme vn autre fainét Elme dans 
le port de Crefcentin, vous annonçantes à nos Mate- 
lots que Forage eftoit ceffé , que les vents du midy 
n'eropefeh oient plus la nauigationduPô,quelaFran- 
ce eftoit pbeye , que Cazal eftoit fauué. Aufsi toit nos 
armées abandonnent l'Italie deliurée. Nous laiffons 
le Monferrat fous la bonne foy des Traittez. Nous 
repaflbns les Alpes 5 & reuenons en France, rendre les 
aétions de grâces , que le Dieu des armées nous deman- 
doit pour le repos de la Chreltienté. Mais bien à pei- 
ne a-t'elle eu quelques momens pour refpirer. Bien à 
peine, MONSEIGNEVR, auez vous eu le temps de 
reprendre haleine , que cette épouuentable raifon d'E- 
tat , qui fert d'ame au Confeil d'Efpagne , médite de 
nouueaux troubles, excite de nouuelles agitations, & 
par les pernicieufes prattiques du Duc de Feria, com- 
me par vnefubtile poifon,r'alumevne fièvre mortelle 
dans tous les membres de l'Italie. Vous fuites le pre- 
mier qui filtesvoltreprognoltic de ces émotions, bien 
qu'elles ne fuffent prefque pas fenfibles. Vous recon- 
nultes la grandeur du mal dont voltre Patrie eftoit de 
nouueau menacée 5 &c pour la garantir d'vn accident fi 
funefte , vous renouuellaftes vos trauaux &; vos mé- 
ditations. Vous vous apperçeuftes que bien inutile- 
ment nous auions confommétantd'armées,iurmonté 
tant de difficultez, remporté tant de viéloires, fi nous 



eftions obligez de fendre les Rochers , & d'ouurir 
les entrailles des Alpes, toutes les fois que la faiaéteté de 
nos alliances nous appelleront au falut de l'Italie. Apres 
auoir fait de longues &: pénibles refleélions iur cette 
maladie renaiffante, &c en auoir long temps eftudié les 
remèdes, Vous les découurites genereufement â nos 
fouuerains Operateurs, le veux dire que vous apriftes 
à nos Maiftres, les moyens dont ilsdeuoientfeferuir, 
pour fe conferuer le paflage qu'ils s'eftoientouuert$&: 
pour arrefter tout court, le débordement d' vne ambi- 
tion qui s'irrite fans cefle, contre les bornes qu'on luy 
donne. Voftre propofitionfut examinée dans le Con- 
feil du Roy 5 & après y auoir reçeu vne approbation 
generalle , on demeura d'accord que pour faire rcuf- 
iir vne chofefi délicate &: fi importante , il falloit qu'- 
elle fut exécutée par le mefme efprit qui en eftoit 
l'Autheur. Le feu Roy vous enuoyatouslepouuoirs 
neceflaires pour l'entreprendre 5 &c vous embraflàftes 
auec ioye , cette nouuelle occafion de feruir la Fran- 
ce , en feruant voftre Patrie. Vous fufpendites donc 
toutes vos autres fublimes penfées, pour vous attacher 
infeparablement à celle de gaigner feu Moniteur de 
Sauoye. Vous marchaftes hardiment à la conquefte 
de cet Efprit , qui pouuoit tout feul compofer toute 
la Politique 5 ôc par des adrefles &: des conduittes in- 
ouyes, vous paruinftes à cette belle victoire. Le Duc 
de Sauoye trouua bon de nous vendre Pignerol 5 &de 
partager auec vn puiflàntvoifin, la fouueraineté de fes 
Eftats. Mais c'eftoitpeudechofequecepeudeterres 
que ce morceau de Rocher. Ce Fort pouuoit eftre 
rendu inutile par vn Fort oppofé. On pouuoit ruyner 
en peu de temps , ce qui en peu de temps auoit efté éle- 
ué. Monfieur de Sauoye pouuoit fe repentir d'auoir 
engagé fa liberté 5 &; pour fe deliurerde fes inquiétu- 
des, r'entrer dans le party dont il nefaifoit quedefor- 



•^\ 



tir. Il s'agiflbit par confcquent de nous conferuer fon 
cœur, auffi bien que fa Ville} &c détachant les Princes 
de fonfang de l'ancienne affeétion quijeur tenoitlieu 
delà PrincefTe leur mère, faire hazarderàl'vn fa Fem- 
me &: fes Enfans > & à l'autre fespenfions & ks efperan- 
ces, pour fe. donner tous entiers aux interefts de cette 
Couronne. Certes , ou ie fuis bien ignorant en cette 
fcience miraculeufe, par qui les hommes deuiennent 
les maiftres des hommes, ou ie ne voy pas, qu'il fefoit 
iamais prefenté occafion en laquelle la raifon d'Eftat 
ait dû eftre plus puiffamment combattue* par la raifon 
d'Eftat. Il faut auoùer auffi qu'elle le fut autant qu'elle 
le pouuoit eftre. Mais ie Démon viélorieux , qui a- 
uoit preualu fur le Démon d'Efpagne , ne deuoit pas 
eftre furmonté par celuy de Sauoye. Il gaigna la vo- 
lonté de ceux dont il auoit gaigné l'entendement. Il 
infpira vne ame toute Françoiie, aux petits fiis de Phi- 
lippes fécond , aux nepueux de l'Empereur Charles. Il 
eft vray que la mort précipitée de l'aifhéietta d'étran- 
ges confulions dans fes Eftats 5 de entraifna comme par 
force, les Princes fes frères, a deperilleufesnouueau- 
tez. Mais vos prudents aduis , MONSEIGNE VR, 
&: voftre art infaillible de vaincre les Souuerains , les 
retirèrent pour iamais de l'extrémité où la fureur 
d'Efpagne les auoit portez. Ils reconnurent que tout 
leur bien leur eftoit arriué de la Maifon de France. 
Us reconnurent que .tout leur mal leur eftoit arriué 
de la Maifon d'Auftriche ils fermèrent auffi les yeux 
à toutes les confiderations qui leur venoient du codé 
d'Efpagne. Ils vous fuiuirent aueuglément où vous 
les vouluftes mener 5 &: fe repoferentde l'éuenement 
de leur voyage , fur la foy d'vn guide fi clair- voyant. 
Il faut que ie le die à noftre honneur, auffi bien qu'à 
celuy de ces Princes. Nous auons efté&les vnsôdes 
autres tres-fidelles obferuateurs de noftre parole. 

Nous 



Nous nous fommes trouuez également François, 
Nous auons conioinélementtrauailléàla deffence de 
la Monarchie) à l'extirpation des Vfurpateurs. Tou- 
tes ces merueilles, MONSEIGNE VR , font les ceu- 
nres de voftre efprit. Toutes ces merueilles font vos 
filles 3 & filles bien plus légitimes que les batailles de 
Leuclre &: de Mantinée n'ont efté les filles d'Epami- 
nondas. Mais bien que d'elles mefme elles foient tres- 
confiderables &c tres-illuftres 5 il y a neantmoins vne 
circonstance qui leur donne vn éclat, & y adioufte vn 
prix qui n'aiamais eu de femblable. C'eft, MONSEI- 
GNE VR , que vous auez rendu à la France, ces in- 
comparables preuues de voftre amour , en vn temps 
où vous ne luy deuiez autre chofe, que l'amour mefme 
que vous auiez pour elle. Vous eftiez libre. Vous eftiez 
indépendant. Vous eftiez tout à vous, fi vn véritable 
amant y peut eftre 5 &: fans faire refleclion fur le trai- 
tement que vous pouuiezreçeuoir de la chofe aymée, 
vous luy rendiez ces grands feruices , fans vousypro- 
pofer autre fin , que la gloire de bien feruir. Mainte- 
nant, MONSEIGNEVR, que voftre affeclion a efté 
bien reçeuë. Maintenant que voftre fidélité & voftre 
perfeuerance ont efté couronnées; Maintenant que 
vos trauauxont eu leurs recompences jSc pour parler 
naifuement, à cette heure que tant de liens indiflblu- 
bles vous attachent aux interefts de cette Couronne, 
que vous en elles vne des premières parties, par le til- 
tre de Prince que vous luy deuez,& par la qualité de 
fouuerain Miniftre qu'elle vous adonnée; quelles nou- 
uelles conqueftes , quels nouueaux triomphes , quel 
liecle d'or , doit elle fe promettre de voftre recon- 
noiflànce , &: de voftre generofité 5 de voftre efprit, 
6c de voftre cœur ? Maisvous n'eftespas, MONSEI- 
GNEVR, àluytefmoigner vos reflentiments. Vous 
auez fait des chofes qui font le digne payement de ce 

c 



que vous auez r eçeu. Il fut commencé par cette in- 
croyable & auantageufe reditionde Sedan, dont FHi- 
ftoire fera vne de fes principales beautez. Il fut con- 
tinué par plufieurs a£tions,finonde cet éclat, au moins 
de cette confequence 5 & nousauons aprisquedésles 
premiers iours de voftre Miniftere, vous refoluftes 
cette prudente reformation , qui en fut comme le Pré- 
lude 3 &: qui conuertit aux necefiitez de l'Eftat , des 
millions qui fe confommoienttous les ans, pour l'efta- 
bliffement odieux de plufieurs Commiffionaires inu- 
tiles. Cette aélion de iuftice ne fut pas plutoft acbe- 
uée , que par la fcience que vous auez de changer les 
coeurs , elle fut fuiuie de cette révolution inelperée,de 
ce changement tant defiré,de ce miracle d' Amniftie & 
de réconciliation, par qui les ialoufies furent éteintes, 
les fautes pardonnées, les prifons ouuertes, les bannis 
r'appellez &c la nature écoutée. De là , MONSEI- 
GNEVR, comme d'vne fource de benediélion % ont 
eftépuifez tous les heureux fùccez que depuis quatre 
ans-fc iudicieufe conduitte de V. E. a comme attachez 
Fvnà l'autre. Mais il faut que nous le confeflions. Les 
chofes qui nous ont le plus viuement frappé les yeux, 
qui ont fait le plus de bruit Se que nous auons le plus ad- 
mirées, n'ont pas efté celles qui nous deu oient donner 
le plus d'admiration. Vn grand Miniftreeft comme vu 
grand Ingénieur. Ce qu'il a de plus fpirituel dans fes 
ouurages. Ce qu'il a de plus trauaillé. Ce quiluy coufte 
le plus , eft toufiours ce qui éclatte le moins. La forme 
extérieure des machines qu'il compofe , peut auoir 
beaucoup de maiefté, peut donner beaucoup de ter- 
reur. Mais comme c'eft le labeur de plufieurs mains 
vulgaires , elle n eft digne auffi que de recommanda- 
tions vulgaires. C'eft cette ame fecrette des reflbrts 
&: des roues. C'eft cette vie artificielle &: ce mouue- 
ment furnaturel que l'artizan infpire à des matières 



mortes* & à des membres inanimez, qui meritentnos 
applaudiflemens , nos. louanges & nos admirations. Il 
elt du corps Politique tout ainfi que du corps humain. 
Les parties les plus nobles font les plus cachées. Les fa- 
cultez intérieures, les dhpofitions ocultes,& cette mi- 
raculeufe œconomie,par la vertu de laquelle fe fabri- 
que le fang, fe forme la chair, fecompofent les nerfs, 
6c fe fait la diilribution des efprits,font des opérations 
inconnues , des opérations inconçeuables , mais ce font 
des opesations qui rouillent l'entendement de l'hom- 
me , d'autant plus qu'il fe connoift incapable de les 
comprendre. le puis direaufli, MONSEIGNEVR, 
que vous nous entraînez d'autant plus imperieufement 
à l'admiration de vos œuures, que vous nous en don- 
nez moins de connoiffance$ &: que c'eft principalement 
en la partie intérieure de la Politique, que vous furpaf- 
fez tout ce qu'il y a eu d'hommes extraordinaires ap- 
peliez à la conduite des peuples. Vous pénétrez iu£ 
ques dans le centre des affaires. Vous defcendez iuf 
ques aux plus baffes fondions des charges. Vousauez 
découuert ce qu'on a crû de plus imperceptible dans 
la cabale des gens de Finance. Vous fçauez le nom- 
bre &: la qualité de tous les nerfs de l'Eitat. Vous fça- 
uez tout ce qui s'employe , &: tout ce qui fe perd du 
trefor public. Il n'y a recepte. Il n'y a dépence qui é- 
chappé à l'actiuité de voftre efprit. Vous agifTez dans 
le fecret de toutes lesnegotiations. Vous méditez dans 
le Cabinet, les voyes les plus honorables pour parue- 
nir à la paix. Vous ordonnez dans le Cabinet des mo- 
yens les plus affeurez pour bienfaire la guerre. Tout 
cela ce paffe entre vous ôc trois ou quatre perfonnes 
muettes. La Renommée n'en fçait rien. Le monde 
n'en peut parler. Vous n'en auez que la peine s&moy 
ie commets vn facrilege , d'ofer rompre le filence de 
ces my Itères. le v ous demande auffi pardon de mon 



crime, MONSEIGNEVR,&: vous laiffe dans voftre 
Sanctuaire, pour faire comme le peuple, c'eft à dire, 
pour vous confiderer agiffant en toutes les Cours de 
l'Europe 5 ôc agiffant félon toutes les reigles de l'Art 
& par tous les principes de la fupreme Raifon. V ous 
n'eftes point de ces Empiriques orgueilleux & cruels, 
qui tirent leur gloire de leurs expériences perilleufesj 
qui prennent plaifir de mettre tout au hazard 5 qui fe 
louent de la vie de leurs malades. Vous ne donnez 
rien à la fortune des armes. V ous ne donnez rien aux 
prodiges de la témérité. Vous ne dépendez point des 
euenemens. Il eft vray que les bons fuccez diminuent 
vn peu de la iuftice de vos craintes , mais ils ne retran- 
chent rien de l'affiduité de vos foins. Voustrauaillez 
le lendemain d'vne viétoire , auec autant de conten- 
tion d'efprit que vous faites la veille d'vne bataille. 
Vous voulez touiiours eftre le maiftre des affaires 5 Se 
pour imiter autant que noftre nature nous le permet, 
cette Prouidence incomprehenfible , qui veille à la 
conferuation de l'Vniuers, vous abandonnez bien 
quelque chofe aux caufes fécondes , mais vous vous 
referuez éternellement les ordres fuperieurs&lesre- 
uolutions générales. Ces redoutables & viétorieufes 
armées qui couurent auiourd'huy la mer 8c la terre, 
font à la vérité de bien folides &: de bien puiffants reJP 
forts pour donner le mouuement aux affaires 5 mais ce 
ne font ny les feuls n'y les plus forts que vous mettez 
en vfage. Voftre Eïprit s'infinuë dans les Confeilsde 
tous les Princes Chreftiens. Il les meut : Il les agite: . 
Il les force : Il y donne des combats fecrets, qui font 
les caufes des viâoires publiques : Il y deftruit 1 es viel- 
les erreurs d'Eftat : Il y eftablit vne nouuelle doctri- 
ne j &: rend les Allemands capables de cette difficile 
créance , qu'il y a vne notable diftinétion à faire , entre 
lamaifond'Auftriche, ôdamaifond'Auftriche. Mais, 

MON- 



MONSEIGNEVR , où vay-ie fans lumière &; fans 
guide ? le m'engage dans vn pays dont i'ignore la Car- 
te, le n ay point de Pilote &: ie veux trauerfer l'O- 
céan, le feray bien mieux de retourner d'où ie fuis 
party. le feray mieux de parlera V. E. comme i'ay fait 
par le paffé ,c'eft à dire, par le filence &:parte refpecl, 
& fans auoir l'audace de fonder la profondeur des 
caufes , entretenir mon étonnement par la confide- 
ration des effets. Auffi bien mes veritez pourroient 
eftre fiifpecles aux âmes communes, puifque vous a- 
yant conftitué luge démon ouurage, elles pourroient 
croire que ie me veux faire des folliciteurs de vos 
louanges 5 Se que par voftre propre recommandation 
i'effaye de corrompre voftre iugement. Mais pro- 
noncez , MONSEIGNEVR , comme il vous plaira. 
Vous me ferez iufte , quand vous ne me ferez pas fa- 
uorable 5 & quand vous m'aurez ordonné la fuppref 
fion de mon Liure , ie ne laifferay pas d'eftre toute 
ma vie, 



MONSEIGNEVR, 



De V. E. 



Le aes-humble & tres-obeïfTant 
feruiteur, 
GOMBERVILLE. 



"■ 




Du m auktat auo te cœlator munere ionet , 
Te, ratus ert cœlo aiqnhu esse m ml . 




sv/s JSH/d "¥«P t *ktf è -£&& '*¥/*' <S W|^9 (TéjjP 1 < *k»f s ^kif 3 ''V'f 3 **V¥* ^rf* 
erUs <*|*ls arUs &Hi> ar>v> ejr*» er»ls a/ l 'to art» erts eJ»v> <jj*Jl!> el* el* 

<y N N E T. 



SVperbe Gallerïe, ou du graue Stoïque 
Les aulleres Leçons touchent fi bien lefens, 
Tu n as point de Tableaux qui ne f oient rauiffans , 
Et n as point d ornement qui nef oit magnifique. 

Hame qui fe promené en ta belle fabrique 
Cède fans refijlanceà tes attraits puijfans-, 
Ou la Philofophie en des tonsfiprejfans 
Nous forme de s Vernis vn concert harmonique. 

Mais encore qu Horace ait illuflréfon nom. 
En feleuanticy L'ouurage de Zenon 
Que le foldat barbare auoit mis enpoufilere, 

Nofire Monarque à peine y verroit rien de beau, 
JV'efoit que Gomberuille auec tant de lumière 
A iettéde l'éclat dejfus chaque Tableau. 



TRISTAN. 



TABLE DES DEVISES. 



Première Partie. 

LA Nature commence. La nourriture achevé. 
fol. i. 

L« nourriture furmonte la Nature. 2 

ha nourriture peut tout. 3 

ha Vertu pre/ûppofe la fureté del'ame. 4. 

~Çuir le vice c eft future la Vertu. y 

ha Vertu prefuppofe l'aclion. 6 
Quine commence iamais, nefcauroitrienacheuer. 7 

E« courrant on arriue au but. 8 

ha Vertu fuit les exccz^ 9 
hnfuyantvnvice, l'imprudent tombe en l'autre. 10 

JLa Nature règle nos defirs. 1 1 

P our bayrle vice il le faut connoiflre. 12 

h'eftude de la Vertu, eft la fin de l'homme. jj 

Ew toute condition on peut efire vertueux. 14 

ha guerifon de l'ame eft la plus neceffaire. jy 

Aime la V ertup our l amour d'elle -me fme. 16 

Dieufeul n'a point de maifire. jy 

Trembte deuantle Trofne du Dieu viuant. 18 

h' impieté caufe tous les maux. iy 

Le* me f chants fepuniffent l'vn l'autre. 20 

h* homme eft nay pour ay mer. 21 

hn aymant onfe rend parfait. 22 

il faut ay mer pour eftre aymé. 23 

L 'amour des peuples e(l la force des Eftats. 24. 

ha vraye amitié eft dejintereffee. 2j 

h'amy ne voit point le défaut de l'amy. 26 

R.efpefle ton amy & prend garde a toy. 27 

h^filence eft la vie de l'amour. 18 

h'enuie efi la mort de l'amour. 29 

Quia le neceffaire n'a rien a fouhaitler, 30 

ha Tempérance eft lefouuerain bien. 31 

Qniaymefa condition eft heureux. 32 

ha vie des champs eft la v te des Héros. 33 

ha vie cachée eft la meilleure. 34. 

Le s excez^ de la bouche font la mort de l'ame. $f 

Quiachepte les voluptez^achepte vn repentir. ^6 

lln'yapointde crime fans chaftiment. 3/ 

Le vice eft vneferuitude perpétuelle. 3 8 

Le desbauchèpaffe d'vn crime à l'autre. 3 9 

Celuy làfeuleft riche qui mefprife les richeffes. 40 
ha creinte de la morteftlapunitio des ambitieux. ^.z 

"La creinte eft la compagne de la puiffance. 41 

Var tout lefoucy nous accompagne. 4.3 

hapauureté eft plutoft bien que mal. 4.4. 

ha pauuretènenuit pat toufiours kla Vertu. ^.y 

Tout cède au Démon des richejfes. 4.6 

S* Terfite e ft riche , on le prend pour Achille. 47 
Le defir des biens eft contraire aux chofes bonne, 

fies. 48 

L 1 'argent corrompt tout. 4 9 

ha fortune ne fait point le mérite. yo 
Rameur des biens eft vnfuplice qui ne finit point, yi 



h'auarice eft vn grand mal. j2 

h'auare creint tout &ne creint rien , J3 

h'auarice eft inf niable, jj. 

h'auare eftfon bourreau . jf 

V n aueuglement eftfuîuy d'vn autre. j6 

h'auaremeurtco?nmeilavefai. f/ 

"La malice de l'auare vit après fa mort. /8 

"Les richejfes font bonnes aux bons. y) 
h' homme bien faifant eft aymé de toutlemonde. 60 

Seconde Partie. 

Chacun doit future [on inclination. 63 

Le fotfe plaint toufiours de fa condition. 6 4 

Tous nos défauts ont leur prétexte. 65 

Quiyit bien voyage heureufement. 6 6 
h'eftude des lettres eft la félicité de l'homme. ' 6 7 

hapareffe eft la mère des vices. 6 8 

Quiayme la Vertu mefprife tout le refte. 6 9 

hefage feul eft libre. ■ 70 

hefage eft incsbranlable. 71 

If homme de bien eft par tout enfeuretè. 71 

Qui^fouffre beaucoup gaigne beaucoup. 73 

ha bonne confidence eft inuincible. 74 

Quiyitbien ne cache poi?u fa vie. 75 

ha vertu a par tout fa recommence. 7 6 

h' éternité eft le fruit de nos eftudes. 77 

ha vertu nous rend immortels. 7 8 

h'efpritabefoin de repos. 79 

he fige ri eft pas toufiours ferieux. 80 

ha ioyc fait partie de la fageffe. 8 1 

heftge rit quand il faut rire. 8 1 

ha Vertu eft l'obiet de l' enuic. 83 

L' enuie cède d la mort feulement. 8 4 

ha Vertu triomphe de tous f es ennemis. 8 5 

Kien ne dure, afin que tout dure. 8 6 

T 011s le s fie de s ont eu leurs vices. 8 7 

il faut s'accommoder au temps. 8 8 

tieregrete point le temps pa/fé. • 89 

J In' eft rien fi court que la vie. 9 o 

T outfepert auec le temps . 9 1 

P hilofopher, t'efi apprendre à mourir. 9 x. 

L 1 vieille fie afesplaifirs. 9 3 

Ne t'informe point de 'l'aduenir. 94 

ha mort eft ineuitable. 9 j 

Viuons fans creindre la mort] 96 

Le vieillard ne doitpenfer qu'à mourir. 9 7 

il ri y a point depreuoyance contre la mort, 9 S 

ha mort nous de fp ouille de toutes chofes. 9 9 

ha mort nous égale tous. 100 

Kien défi certain que la mort. 10 r 

Le chemin de la mort eft commun à tous. 10 z 

hamort eft inexorable. 105 

h' homme neft qu'vnpeu de boue. 104 

ha mort eft la fin de toutes chofes. 105 

FIN. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION T>V PREMIER 



TABLEAU. 




Ostre Peintre Philofophe ietre en ce Tableau les fon- 
demens de fa doctrine; &c nous ayans , par manière de 
dire , remis dans le berceau , nous donne vn nouucau 
fèntiment des infirmitez de nôtre enfance ; & nous fait 
faire vne féconde efpreuue des foibleffes, auec lefquelles 
nous] fommes venus au monde. Pour faire tomber fous 
nosfens , des connoiffances qui font purement intelle- 
c"tuelles,il prefte des corps à des chofes qui n'en ont point; 
& rep refente auec beaucoup d'art , cette puifTance fauorable & féconde que l'on 
appelle Nature. Il luy fait tenir comme par la main, l'inclination vertueufe 
qu'elle nous donne en nous donnant la vie ; & la prefente à cette fouueraine dif- 
penfatrice des Mœurs, par les foins de qui cette inclination doit eftre foigneufe- 
ment cultiuée. La voyez- vous Cette Nymphe, fi pleine de pudeur & fi Ample- 
ment habillée. Elle fait à la fagefTe , vne bien naïfue, mais bien louable déclara- 
tion de fon impuiffanec; & luy confefTe qu'il luy manque beaucoup de chofes 
pour la perfection de fes ouurages. Elle la follicite aufli d'exercer fa charité en- 
tiers vn fuiet qui en eft bien digne; & de luy fournir cette nourriture folide& 
fortifiante, que toute bonne mère qu'elle eft, elle n'eft pas capable de luy don- 
ner. La Dceffe des Arts & des Sciences, comme elle toute genereufe , fe laifïe 
toucher aux premières follicitations de la Nature. Elle fe baiffe pour releuer de 
terre, cette tendre production de fon a mie; & luy promet d'en auoir tout le foin 
qu'elle a couftume d'auoir de ceux qui luy biffent la conduite de leur vie. Con- 
fiderez, ie vous prie, combien ingenieufement nôtre Peintre a figure cette in- 
clination vertueufe auec laquelle nous naifsons. Son vifage pafle, fes mains 
iointes, fon action fuppliante , fon habit déchiré , &: fes armes inutiles , font au- 
tant de tefmoins de fa foiblefse, de fon ignorance & de fa crainte. La Sagefse qui 
connoift bien que cette innocente infortunée eft encore plus foible& plus im- 
puiffante qu'elle ne paroift , luy r'afTeure l'efprit , luy échauffe le cœur , luy 
infpire la force , luy apprend l'vfage des armes que fa mère luy a données ; & luy 
promet de ne la point abandonner , qu'elle ne l'ait rendue victorieufe des Mon- 
{1res, qui de toutes parts s'affemblent pour la combattre. 



27ATTRAM MINERVA PERFICIT. 



Horat.lib. 4. 
Od. 4. 



S entité quid mens rite , quid indoles 
Nutrita faujlis fub penetralibus 
Pop. 

Doêlrina, nam vint promouet ïnjîtam, 
KfiBique cultus peclora roborant. 
Vt cùmque defecere mores, 

Dedecorant bene nata culpœ. 



LA 




PREFACE. 




L efi impofiible d'aymer les belles chofes,& ne pas ay- 
mer la Peinture. Ce fi le dernier effort de l'imagination 
& de l'art. C'efi la four de la Po'èjîe ; & la féconde 
riuale de la Nature. C'efi l 'accompli Cernent des Tem- 
ples &* des Palais. C'efi la plus belle & la plus inno- 
cente des erreurs de la veu'è. C'efi enfin, la plus douce 
de nos pajfions. Les plus fameufes Republiques ont 
couronne les Peintres comme les Conquerans ; çvp fait 
grauer leurs noms , dans le mefme bronze ou elles confer- 
uoient ceux de leurs Magifirats & de leurs Capitaines, 
illes en ont confideré les chefs-d'œuures , comme des tefmoiznaies illuflres de la vran- 
deur de leur Domination ; & pour les rendre vénérables aux peuples, elles les ont fait 
entrer par vne efiece de confecration , au nombre des DiuiniteTde l'Efiat. On a donné 
des Batailles pour la conquejle d'vn Tableau. On afauué des villes ennemies pour fau- 
uer vne belle peinture > & pour me fer uir des paroles du plus délicat efi>rit de fin Jîecle, 
Si numquam Venerem Coïs pinxifTet Appelles , 
Merfa fub asquoreis illa laterec aquis. 
Si lesgrans Peintres des fîeclcs paffel^eujfent adioûtélapafion d'infiruire a celle qu'ils a- 
noient de plaire, &* pui^é dans la belle Vhilofophie, lesfuiets de leurs ouuragesjls au- 
roient eu leurs places entre les Socrates & les Zenons • & l'on eut efiè chercher dans leurs 
cabinets l'utile aufft bien que le Deleéiable. Mais ils ont efiè laplufpart des flatteur s lâ- 
ches & mercenaires , qui pour auoirdu crédit dans la Cour des Tyrans, les ontprefque tous 
Deijfie^ s donnant tantofl la foudre d'vn lupiteravn heureux Téméraire ; tantofi l'ejbée 
d'vn Mars au plus lâche de tous les bourreaux; &* tantofi la maffue d'vn Hercule, non 
a vn dompteur de Monfires >mai$ auplus horrible de tous les Monfires mefmes. Ce fa- 
meux injlituteur de l'ordre le plus feuere qui iamaisaparu danslemonde. Cetennemy 
de la chair &* dufang , Zenon dy-ie , s' e fiant apperçeu de la faute que ie reproche à pres- 
que tous les Peintres , voulut donner à vn art fi important , vn plusglorieux &plu$ 

' A 



légitime vfage. C'efi pourquoy s dés qu'il eut commencé de publier fa doélrine ;&que 
la nouueauté d'vne chofe fi dificile , luy eut acquis vn grand nombre de f éclateurs , il fit 
bafiir cette fuperbe Galerie , dont tous les Anciens ont parlé , comme d'vn des plus grans 
ornemens de la 'ville d'Athènes. Ce ne fut toutefois ny la ricbejje de la matière , ny la 
beauté de la ftruélure, qui firent paffer cet édifice pour 'une des merueilles delà Grèce. 
Le dehors veritablemdnt eÛott magnifique. Mais c efioit peu de chofe à comparaifon 
des rareté? dont le dedans efioit enrichy. Onmontoit par vn grand degré deV orphyre 
&de Marbre y dans vne Galerie , ou les plus fçauansVeintres du temps auoient épuifé 
leur imagination, &fait leurs derniers efforts. La voûte comprenait en huiéî grans Ta- 
bleaux y tout ce que la Religion la plus épurée de cefiecle-là , enfeignoit de la nature des 
Dieux. De chaque coflè, l'on voyott cent autres grans Tableaux, ou comme dans des 
Cartes, efioit renfermée toute la feuere Morale des Stoiques. C'eftoit-là , que Zenon 
changeoit la nature de l'homme > ç£* que d'vn miferable ioiiet du Temps & de la Fortune, 
il compofoit vn Héros capable de difyuter auec lupiter me fine, de la gloire (p de la félicité. 
Ce lieu fainél fut long-temps regardé par les hommes , auec le me fine refieéî qu'ils ont 
de coufiume d'auoir pour les Temples mefmes des Dieux. Mais la brutalité des Verfes 
& l'ambition des Romains , fiai fans gloire de commettre des facrileges , & défouler aux 
pieds les chofes les plus fainéles , après auoirrenuerfeles Autels de la Grèce , mirent par 
terre la demeure facrée de la Vertu Difficile ;ie veux direla fuperbe &facrèe G allerie 
de Zenon. Quelques curieux fe ietterent au trauers de lafiamme & du fer pour en fau- 
uer quelques Tableaux. Mais le Temps a félon fa coufiume , acheué ce que le fer & le 
feu auoient commencé ; £<r les Autheurs mefmes qui nous ont appris que cette fçauante 
Galerie sapelloit la Variée , ne nous ont lai fié rien de particulier de ce qui efioit repre- 
fenté dans les Tableaux dont elle efioit embellie. O r comme il arriueprefque en toutes les 
chofes du monde, que le ^temps fait reuiure après de grandes reuolutions 3 ce11es qu il auoit 
fait périr, ileft aduenupar quelque bien-heureufe aduanture ,qu'vn Voyageur fçauant 
& curieux, a rencontre des lames de bronTegrauées; exauce beaucoup de raifon il a crû 
que c'efloient les dejjeins des Tableaux ou Zenon auoit et allé toute la pompe & toute la 
hauteur de fon ame. Quoy qu'il en fioit, ce curieux efl louable d'auoir renouuellé la mé- 
moire d'vne Galerie fi deleélable <& fi neceffaiu ; & voulant en imiter le premier Au- 
teur , non feulement il l'a fait belle , mais il l'a fait publique. Elle efi ouuerte a tous ceux 
que l'amour de la Vertu appelle a la connoiffance defesmyfieres. Puifque vous aue% 
cette belle enuie, & que vous m auélchoifi pour votre guide ,ie vous promets l'entrée 
de ce lieu fainéi. Le voila, qui comme fenfible a votre bonnette curiofité ,fe prépare à 
vous bien receuoir. Entrons y tous enfemble. Mais pour en tirer le profit que nous en efi. 
ferons, entrons y tous entiers; & ne laiffons point nos efpritsparmy les volupte%& les 
molle ffes , pendant que nos yeux feront attache-^ fur les Tableaux , ou elles font condem- 
nées, comme les plus mortelles ennemies de la véritable félicité. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. , 

LA NATURE COMMENCE : LA NOVRRITVRE ACHEVE. 




Ne te promets pas tout des foins de la Nature, 
11 faut que ton trauail accompagne le Jîen : 
Le champ le plus fertile a befoin de culture, 
Et fi le Laboureur ne l'enjemence bien, 
Il nj recueille rien. 




LA DOCTRINE DES M OE V R S. 

EXPLICATION Dr SECOND T AB LE AV. 

Oicy vn grand exemple ^d'empire abfolu auec 
lequel laSagefTe règne fur la Nature. NoftrePhi- 
lofophe miiet nous le figure auec tout ce que Ton 
Art a de beau; &-pournous le rendre plus fenfible, 
il renouuelle ce fpe&acle inftru£tif qui fut autre- 
fois reprefenté fur le plus fameux Théâtre de la 
Grèce. Voyez-vous cet homme fi plein de Maje - 
lié, qui tient vne table de bronze où (ont grauées 
des Loix qui ne font gueres moins dures que le metail mefme ; C'eft ce 
grand Lycurgusquiparvnc politique plus qu'humaine, compofa d'vne 
Republique toute perdue de defbauches & de luxe , vne focieté de Héros & 
de Philofophe*. Cet excellent Perfonnage eft encore aux premiers iours 
defonadminiftration; &les Lacedemoniens apprennent encore les pre- 
miers rudiments de cette haute vertu dont il veut les rendre capables. 
Auflï les traitte-t'il comme de nouueaux efcholiers, &pour parler ainfî, 
comme des Cathecumenesdefa feuere Philofophie. Non feulement il 
leur enfeigne que la Nature ne fait que l'extérieur de l'homme, & que I'e- 
ducation eftant véritablement celle qui luy donne l'âme, la cognoiffance, 
& la vie , acheue ce que la Nature a commencé ; mais il veut aufïi leur 
faire comprendre que l'inftrudUon peut reformer les defordres de lanaif- 
fance,& forcer imperieufement les mouuements & les inclinations qu'elle 
donne. Pour le leur faire auoùer à eux mefmes , & les conuaincre par 
leurs propre cognoiffance, il fait lafeherdeuant eux vn Mâtin qu'il auoic 
dreffé pour la chaiTe du heure ; & vn Leuron dont il auoit corrompu la 
generofité naturelle, en letenantenfermé dans vne cuifîne. L'vn& l'au- 
tre voyant leur proye y courent auec la mefme impetuofité. Voila le mâ- 
tin après vn heure qui paroift, & le leurier après la fouppe qu'on luyiette. 
Vous remarquez bien aux poftures & aux admirations dont le Peintre ani- 
me fes figures , quel eft le fentiment de toute cette multitude eftonnée. Il 
me femble mefme, tant le Peintre me trompe agréablement , que i'entends 
parler Licurgus, & que s'adreffant à ce peuple: Seigneurs Lacedemoniens, 
(leur dit-il) vous voyez de vos propres yeux la confirmation dès veritez 
que ie vous ay fouuant annoncées. Ces deux chiens font d'vne nature 
toute contraire à ce qu'ils viennent défaire. Cependant par laneceflîté 
de cette obeïiTance aueugle, que la nourriture exige des naturels les plus 
rebelles & les plus indomptables, ils ont efté forcez d'oublier leurs propres 
pallions , pour fe reueftir de celles qui leur font directement oppofées. 
Cela eftant iugez vous mefmes combien la Nourriture eft puiffante;&Gc 
qu'elle doit obtenir fur des Animaux raifonnables , puis qu'elle caufe de fi 
grands changemens en ceux qui ne le font pas. 

ED VCATI O MORES F AGIT. 

virgii. i. Adeo a teneris ajjueflere multum eft. 

Nihil ajjuetudine mains 



Ouid. 



Quod mate fers , ajfuejce , feres benè t multa vetkftas 
Lenit. 



LA DOCTRINE DES MOEVR.S. » 

* 

LA 2t OVRRIT FRE S VRMO NT E LA NATVRE. 




Quiconque a des enfans au vice abandonne^ , 
N'a point d'excufes légitimes : 
Car fous quelque afcendantque cesmonflres foient nc7\ 
Sa feule nonchalance a caufé tous leurs crimes. 



B 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV TROISIEME TABLEAV. 




E Peintre nous ayant fait voir vn grand exemple 
de la puifTance de l'éducation, & combien foigneu- 
fement il faut que dés l'enfance nous foyons re- 
tirez du commerce des vices, &netoyez de toutes 
les foùilleures, que nous apportons du ventre de 
noftre mère , nous reprefente cette excellente 
Inftitution, &--les follicitudes dont elle doit eftre 
accôpagnée par vne comparaison qu'il emprunte 
du iudicieux Horace. Il compare nos efprits aux vafes, qui retiennent 
prefque touiîoursi'odeur,foit bonne, foitmauuaife des premières liqueurs 
dont ils ont efté remplis. Mais d'autant qu'il adeiïeinde rendre nos yeux, 
les premiers juges de fès penfées,il nous figure vne ménagerie, dans la- 
laquelle plufieurs femmes; font occupées à nettoyer les vaifïeaux dont 
elles fe feruent pour conferuer leurs plus chères liqueurs. Regardez cette 
jeune fille qui verfe de l'eau dedans vne vaifïelle de terre encore qu'elle 
n'ayt iamais feruy. Elle vous enfeigne que c'eft ainfi qu'il faut nettoyer 
nos âmes du mauuaisgouft qu'elles peuuentâuoir receu ou de la corrup- 
tion du fang ou de celle de la nourriture. Le Peintre fait luy mefme l'ex- 
plication de fa figure, par vn tableau qu'il a induftrieufement placé con- 
tre la muraille de cette mefme ménagerie. Nous y voyons plufîeurs en- 
fans qui fous la conduitte & la verge d'vn maiftre fage & fçauant, re- 
çoiuent peu a peu, comme vne terre toute neûuej les gouttes de cette 
rofée "(pirituelle & féconde, qui fait germer dans les efprits, les femences 
des vertus & des faïences. 



riS INSTITTTIONIS. 



Hor. Iib. r. 
Epifl:. i. 



Quojemel efl imbuta recens , feruabït odorem 
Tejld àiu. 



LA DOCTRINE DES M OE V R S. 

LA NOjrRRiTKRE P EVT TOKT. 




Succe auec k laiEl ce noble fentiment » 
Que l'amour des vertus donne aux Ames bien nées, 
Nos cœurs font des vaijjeaux qui gardent conflamment 
Les premières odeurs que l'on leur a données. 



LA DOCTRINE DES MOEVR.S. 




explication r>r qv;atriesme tableav. 

• 

O v s les hommes ou n'ont pas elle bien inftruits , 
ou n'ont pas toujours conferué,la pureté de leur 
première inftitution. C'eft pourquoy noftre Pein- 
tre eftalle cette féconde comparaifon pour appren- 
dre à fes Efcoliers auec quelle préparation if faut 
s'approcher de la Vertu. Il les confeille de purifier 
leurs âmes des fouilleures qu'elles ont contractées 
dans la compagnie des vices ;& par vne abnégation 
volontaire des priuileges de la nature corrompue , déterminer leur vo- 
lonté à faire toufiours de bonnes actions Pour donner plus d'euidence 
& plus de force à fes fentimens , il nous reprefente plusieurs bons mef- 
nagers qui font defeendus dans leur Caue, pour cognoiftre eux mefmes 
il les vaiffeaux dont elle eft pleine, n'ont rien qui puiffe gafter ce qu'ils 
veulent mettre dedans. Confiderez bien ces fages Oeconomes. Ils vous 
diront que c'eft bien vainement que le Ciel nous enuoye fes grâces auec 
profufîon, puis qu'elles font ordinairement gaftées par l'impureté des vaif- 
feaux où elles font receues. Ce bon vieillard qui femblc auoir efté con- 
ftitué juge de la qualité des vafes qu'on veut-emplir, parle hautement 
à tous les pères, & leur enjoint par fon action tften mieux qu'il ne fe- 
roit par beaucoup de paroles, de ne commettre l'initrudtion de leurs en- 
fans qu'à des perfonnes qui par leur longue expérience & par leur pro- 
bité confommée,peuuent rendre aces jeunes âmes, cette innocence ori- 
ginaire que le premier péché leur ofta long temps auparauant qu'elles 
fuffent formées. 



ANIMVS PVUGANHVS. 
Sincerum efl nijt vas ,quodcumque infundis , ace f cit. 
Eradenda Qupdinis 



Hor.Iib. i. 
Epift. i. 

Lib. }. 
Od. 24. 



Val. Max. 
Lib. 9. c. 1. 



Praui Jitnt élément a: & tenerœ nimis 
Adentes afperioribus 
F or manda fludiis. 

Cum renuntiatur vitijs ,ftatim adjcijcitur virtus; 
nam egrejjus vitiorum, virtutis opérât ur ingrejjum. 



* 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 4 

LA rERTf PRESVFOSE LA PFRETE' DE L'AME. 




Reformons nofire Wi efpurons nospenfces, 
Jjjin que les vertus fe plaifent dans nos cœurs. 
Ces ejjences du Ciel comme d'autres liqueurs 
Prennent legouft du vafe où l'on les a ver fées. 



G 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV CIN QVlESME TABLEAT. 

OVS venons d'aprendre combien nous fommes 
foibles, combien nous fommes imparfaits, & com- 
bien facilement nous nous laiflbns emporter à la 
corruption de noftre nature. Mais aufïi nous auons 
vu qu'il ne nous eft pas impofïible de furmonter 
les infirmitez de noftre naiflance ; ôc que fi nous 
auons afTez de cœur pour nous fortifier contre 
noftre propre foiblefTe,nousparuiendrons infail- 
liblement au fommet de cette montagne fi pénible , mais fî defïrable , 
d'où la vertu nous porte dans le Ciel. Voyons maintenant par quel che- 
min & par quelles difïicultez nous y deuons arriuer. Si nous confiderons 
bien ce tableau, nous y defcouurirons le fecret le plus important dont 
nous ayons befoin pour commancer ce fameux voyage ; & nous y ap- 
prendrons non feulement à tirer auantage de noftre mifere, mais aufïi 
à remporter par des retraiétes magnanimes, & par-des ftratagêmes glo- 
rieux, vne victoire que tout noftre courage nefçauroit nous faire obte- 
nir. Remarquez bien cette trouppe audacieufe, infolente,& téméraire, 
qui en mefme temps nous caiolle & nous menace. Elle fe promet d'au- 
tant plus aifement de nous vaincre qu'elle eft bien afTeuréecuie les armes 
qu'elle porte, font de ces armes enchantées qui ne fçauroient fi peu nous 
toucher qu'elles ne nous mettent hors dedeffence. Vous voyez aufïi que 
cette prudente Conductrice que la nature nous a donnée, ne nous permet 
pas d'attendre de fî dangereux ennemis. Elle commande à noftre jeune 
ôc audacieufe inclination de fe contenter d'auoir vu la contenance de 
fes cruels aduerfaires; & de peur qu ils ne l'engagent au combat, elle la fait 
marcher à grands pas, &luy déclare que par vnefuitte iudicieufe elle ob- 
tiendra des couronnes qu'elle ne doit pas efperer d'vne longue & opi- 
niaftre refiftance. Cette douce & difciplinable efcholiere fe conforme 
d'abord aux fentime^; de fa Maiftreffe. Elle marche à fon cofté de peur 
d'eftre fiirprife}& mefprifant également les reproches artificieufes &les 
frauduleufes follicitations dont fes ennemis eflayent d'empefeher fà re- 
traitte,elle deftruitparvn regard dédaigneux, tous leurs charmes & toute 
leur puiffance i & leur retranche pour jamais l'efpoirdela mettre au nom- 
bre de leurs efclaues. 



TITIVM EVGERE r/RTTS EST. 

Virtus eft, vitium fugere : & fapientia prima , 
Stultitia caruijje. 

Si fummopere Japientia petenjla eft, Jùmmoperè ftultitia 
fuvienda 0* 'vitanda eft. 



Hor. lib. i. 
Epiit. i. 



Cicero. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 
FV/R LE VICE C'EST SVIVRE LA VERTV. 




Si tu 'veux triompher du vice 
Qui combat iour & nuiêl pour te vaincre le cœur 
Fuy 3 mais comme le Parthe;&pour eflre vainqueur; 
Vfe tantofl de force , £?* tantoft d'artifice. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 
EXPLICATION BV S IX I E S M E TAB LEAV. 




A fagefTe ayant inftruit au Tableau précèdent nô- 
tre ieune inclination, s'eft refolue de la'quitter quel- 
\ que temps, pour cognoiftre ce qu'elle eft capable 
| d'entreprendre toute feule. Mais à peine cette au- 
\ dacieufe fe voit elle abandonnée du puiffant fe- 
cours de fa Conductrice que le courage luy man- 
que. Le moindre de fes ennemis l'eftonne. Elle 
tremble. Elle fuit. Elle fe cachet & croyant faire 
beaucoup de fe dérober à la violence du monftre qui la pourfuit, elle 
s'enfeuelit toute viue dans l'obfcurité , où cette peinture la reprefente. 
Admirez, comme moy, l'induftrie dont noftre Peintre s'eft feruy pour 
nous figurer cette inclination vertueufe, mais tremblante, mais oyfiue, 
mais épouuantée. Sonvifage eftbouffy. Sa tefte eft pefante. Ses yeux tout 
ouuerts qu'ils font, ne peuuent diftinguerles objets. Ses armes luy tom- 
bent prelque des mains; & bref faute d'action elle paroift fi débile & fi 
mal animée , qu'à peine fe peut elle fouftenir fur fon fiege. Le Peintre 
auroit bien voulu nous dire que cette lâche qui appréhende toutes cho- 
fes,vfiirpe auec iniuftice,le nom & la refemblance de la vertu; mais Ca- 
chant que fa foibleife& fa crainte nedoiuent exercer fur elle qu'vne cour- 
te tyrannie, il luy laiffe les marques & le nom de la vertu, & les luy laiffe 
auec beaucoup d'adreffe. Car il la place de telle forte qu'il n'y a qu'vne 
très eftroitte feparation entre elle &laFaineantifemefme,amnquepar la 
comparaifon de i'vne & de l'autre, les moins clairs-voyans connoiffent 
qu'elles ne font prefque point différentes. En effet nous n'y remarquons 
rien de diffcmblable, finon que la première qui neft pas encore tout à fait 
léthargique, fe fouftient vn peu fur le refte de fes forces; & l'autre qui 
eft enfeuelie toute entière dans fon ordure, & dans fon infenfibilité, feiri- 
ble dire par fon filence criminel , qu'elle fe reioiiit en fon mal-heur, & 
que c'eft auec volupté, qu'elle renonce à cette vie toute glorieufe, & tou- 
te diuine que nos âmes reçoiuent de l'adion. 



VIRTVS IN ACTION E CONSISTIT. 



Hor. lib.4. 
Od. 9 - 



Claudian. 



Paullum Jepulta diflat inertia 
CeUta njirtm. 

Adaior & vtilior faéio coniunâîa potenti 
Vile latens virtus. Quid enim fubmerfa tenebris 
Proderit} obfcuro 'veluti fine rémige puppis t 
Vel lyra qua retket, , vel qui non tenditur arcus 



LA 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



LA FERTV TRESVPOSE L'ACTION. 




Il f dut agir incejjamment 
Et tenir l'Ame en exercice 
Car far l' A élion feulement 
La 'vertu diffère du lice. 




LA DOCTRIKE DES MOEVRS. 




EXPLICATION DV SEPTlESME TABLEAV. 

Ostre inclination eft enfin fortie de fes ténè- 
bres & de fa folitude. Mais elle eft bien en peine 
du chemin qu'elle doit prendre pour ne fe pas é- 
garcr. Elle trouue d'abord de grands obftacîes ; & 
ces grands obftacles l'ont d'abord arreftée. C'eft 
ce que le Peintre nous reprefente en ce tableau. 
Ledeffein eft tiré de la penfée d'Horace, qui pour 
exprimer la naturelle fayneantife de quelques ef- 
prits grofïiers, impute à vn pauure nomma des champs, vne ftupidité qui 
n'eft pas vray-femblable. Nous voyons par ion art aufïi bien que par ce- 
luy du Poète Stoïque, vn Payfan que la neceffité ayant chafTé de chez 
luy potir gaigner fon pain à la fueur de fon corps, rencontre vn fleuûe 
en fon chemin, Mais au lieu de le pâffer à nage ou à gué, il le confide- 
re attentiuement appuyé fur fa bêche ;& bien que la faim le follicite, il 
eft neantmpins fî timide qu'il attend pour acheuer fon voyage, ou que 
le fleuue remonte vers fa fource, ou qu'il cefTe de couler. Mais fi fa bru- 
talité n'eftoit aueugle, l'exemple de fon voifîn luy donneroit le coura- 
ge & l'adrefle de vaincre cette difficulté. Car iugeant qu'il ne peut fans 
hàzardér quelque chofe venir à bout de cet empefchement, il quitte har- 
diment le riuage, & trauerfe l'eau malgré toute Ion impetuofité. Le Pein- 
tre auffi pour faire voir, que ce commancement emporte auec foyfa re- 
compenfe,a peint ce mefme homme dans vn lointain, attelant fes bœufs 
àfachàruë,pour nous apprendre que les premières difficultez eftant fur- 
montées les autres fe vainquent facilement ; & nous mènent comme par 
la main à cet agréable repos qui ne fepeut acquérir que par vnhonnefte 
trauail. 



Hot.lib. r. 
Epilt. i. 



Aufon. 



INCIPIENBVM ALIQVANDO. 

Dimidium faêli qui cœpit habet ; Japere aude. 
Incipe y viuendi qui reéié prorogat horam, 
Rujlicus exfpeélat dum defluat amnis, at ille 
LahitUTy & labetur, in omne volubilis œuum. 

Incipe. Dimidium faêli eiï c *pij] e -fuperfit 
Dimidium : rurjitm hoc incipe , ç^ ejjicies. 



1 

LA DOCTRINE DES 



MOEVRS. 7 

QV-I NE COMMENCE JAMAIS, NE SC ADROIT RIEN ACHEVER. 




<2ours après les trauaux où la 'vertu i appelle: 
Surmonte conflamment toute difficulté*. 
Quand <vn cœur généreux adore njne beauté'' 
Eft-il quelque tourment qu'il ne feuffre pour elle ? 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION. Dr MVICTIESME TABLE AV. 

Es diffieultez que nous auons craintes font enfin 
heureufement furmontées. Nous voicy dans la 
carrière. Nous commençons à courir, mais ce n'cft 
pas fans rencontrer de nouueaux obftacles. Nous 
fommes tous reprefentez en ce tableau, fous la fi- 
gure de ce Coureur. Vous voyez, comme il eft at- 
taqué de diuers Ennemis. D'vn cofté l'Amour & le 
Dieu des defbauches difputent auec luy la viétoi- 
re, tantoft par la force de leurs follicitations, & tantoft par la puifTance 
de leurs voluptez. Mais ce fage'nourrifTon de-P allas éuitantparla fuitte, 
les agréables furprifesde ces dangereux aduerfaires;&fedefrobantàleurs 
traits aufïi bien qu'à leurs charmes, femble nous dire que c'eft principal- 
lement contre des perfecuteurs fi doux & fi aymables, qu'il faut (è feruir 
des inftruclions qu'il a receues de fa fage Conductrice 5 que la fuitte eft 
bien plus honorabledans de femblables combats, que lareiiftancej&què 
le hazard qu'on y court, n'eflant que pour celuy qui veut difputer la vi- 
ctoire, il eft mefme dangereux de la remporter. De l'autre cofté il fem- 
ble que toutes les iniures du Ciel ayent confpiré pour la defFaite de no- 
ftre ieune Héros. Le froid, le chaud, le vent, la pluye, la graille, le foleil, en- 
fin tous les obftacles qui peuuent empefeher ou retarder fa courfe, fem» 
blent s'eftre mis d'accord pour le forcer de fe rendre. Mais luy qui tef- 
moigne que fa fuitte eft vne preuue de la grandeur de fon courage, refï- 
fte fortement à tant de d'ennemis ; & s'animant de defpit & de colère, 
deffie toutes leurs puifTances , marche plein de refolution & d'efpcrancc ; 
& s'afleure de cueillir bien toft le fruict de tanuie trauaux qu'il a fouf- 
ferts, & la recompenfe de tous les périls qu'il a courus. 



Horat. de 
Arr.Poët- 



Ouid. Ii.î. 
<ic arte. 



CrRRITE, VT COMPREHENDATIS. 

Qui fludet optatam curju continuer e meta.m, 
Aiulta tulit , fecitque puer .-Judauit & al fit : 
Jbfiinuit Venere & vino. q«£ Vythia, cantat 
Tifocen, didicit prias, extimuitque Aîa^ifirum. 

Dum vires annique fnunt , tolerate Ubores : 
Nam veniet tacito curua Jèneéîa peàs. 



EN 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



8 



EN GOURANT ON ARRIVE Ar BVT. 




Fuy de la volupté les appas criminels ; 

Souffre les feux du Sud, & les glaces de ÏOurfe -, 

Si tu veux acquérir les treforts éternels, 

Que les Dieux t'ont promis pour le prix de ta courfe. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION BV NEVFIESM^E TABLE AV. 




Visqve nous auons appris que la vertu n'eft 
qu'a£hon,ilfaut neceflairement rompre auec el- 
le, ou fe refoudre à ne plus fouffrir i'oifiueté. Le 
trauail doit eftre noftre repos ; & nous ne pou- 
uons que dans nos fueurs, trouuer noftre rafrai- 
chiflfement. Auffy Tommes nous entrez dans la 
carrière auec cette refolution. Mais nousn'auons 
pas confideré quelle eft fon eftendue, & quels 
. _~ , - ^ „ font Tes limites. Ceft dequoy le Peintre a delîein 
de nous înftruircTen ce Tableau. Il nous y reprefente la vertu au milieu 
d'vn cercle, & par confequent renfermée dans la circonferance de cette 
ligure. Il nous la monftre fous le vifage de la libéralité, & la fait pa- 
roîftre pleine de maiefté ; confiante; inébranlable ; ne regardant ny à 
droit ny à gauche ; & nous tefmoignant par fon adion, que les deux 
femmes qui font à fes coftez, font égallement fes ennemies. La plus ieune 
fe peint, fe deguife, & fe pare pour effayer d'efblouïr les yeux ; & fe 
faire prendre pour ce qu'elle n eft pas. Mais la vertu qui ne peut eftre 
trompée, luy reproche aufly bien qu'à l'autre , fes déreiglemens & fes fu- 
reurs; & les aceufe toutes deux,d'auoir rompu cette celefte mefure auec 
laquelle elles font obligées de trauailler à la diftribution de leurs biens. 
Ces brutales s'offencent de la feuerité de fes reprehenfions ; & par vne 
ridicule oftentation, veullent fe faire pafler l'vne& l'autre pour la mef- 
me vertu. La vielle comme la plus opiniaftre & la plus folle , luy fou- 
ftient que la mefure dont elle fait tant de cas, luy eft abfolument inu~ 
tille ,pource que n'ayant nulle intention de donner, elle rfa nul befoin 
d'vn inftrumenr, qui ne fert qu'à ceux, qui veulent partager auec les au- 
tres, les biens qu'ils pofTedent. Quant à la prodigalité, elle fait vne bien 
haute déclaration qu'elle n'a que faire de ce que fon ennemie luy pre- 
fente ; pour ce qu'elle eft naturellement fi magnanime, qu'elle ne conte 
ny ne mefure. Mais nous luy pouuons reprocher auec iuftice, qu'au 
lieud'eftre naturellement magnanime, elle eft parla corruption de fa 
nature, incapable de magnanimité : puis qu'elle ne fait fes profufions 
que par le feul derTaut de ne pouuoir garder ce qu'elle trouue en fa 
poiTcflïon y &c que bien qu'elle enrichiile indiferemment ceux qui le 
méritent, & ne le méritent pas; elle n'oblige neantmoins ny les vns ny 
les autres. 



Hor. Iib.i. 
Èpift. 18. 

Lib.i. 

Satyr. I. 



IN MED 10 CONSISTIT VIRTVS. 
Virtus efl médium vitiorum in vtrumque redutfum. 

Es~l modus in rébus, fum cent denique fines , 
Qu^os vitra citraque nequit confiftere rectum. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

LA VERTV FriT ZïS EATCEZ. 




Dans les extrémité^ toujîours l'homme s'égare ? 
L'Auare & le Prodigue ont le mefme défaut. 
Marche comme tu dois. Iamais le fol Icare 
Ne fut tombé Jî bas, s'il n'eujl vole fi haut. 



LA DOCTRINE DES M OEVR S. 




EXPLICATION DV DIXIESME TABLEAU 

Ostre fage Conductrice nous vient d'enfei- 
gner ce que la vertu nous oblige d'entreprendre. 
Maintenant elle nous monftre ce que la plus part 
des hommes ont accouftumé de faire ; & pour 
nous donner de la honte de nos propres actions, 
elle expofe à nos yeux l'eftat infâme où noftre 
foibleûe nous réduit. Confiderez bien cette folle 
qui fe iette au col d'vne autre folle, c'eft noftre 
Ame qui paroift prefque toufiours, incertaine, flottante, infenfée,- & 
qui ne fçàchant à quoy s'attacher, fe porte tantoft à vne extrémité, & 
tantoft à vne autre. C'eft à dire qu'elle eft ordinairement où dans i'ex- 
cez ou dans le defFaut. Mais par ce que le vice nous eft odieux, toutes 
les fois qu'il n'emprunte rien de la vertu, il arriue fouuant que nous 
nouslaiflbns tromper à l'apparence du bien-, & par confequentque nous 
nous icttons du cofté de la prodigalité pour ce qu'elle nous femble ma- 
gnanime ; pluftoft que de celuy de l'auarice, à caufe qu'eftant toute hi- 
deufè & toute déchirée , elle fait horreur à quiconque n'a pas perdu le 
fèntiment de la nobleffe de fon eftre. Toutefois puis qu'il eft conftant 
que la vertu eft égallement ennemye des extrêmes, conceuons de bon- 
ne heure cette importante vérité, que le crime eft toufîours crime; & 
bien que le temps, le lieu, ou quelque autre circonftance y mettent de 
la differance, il eft vray neantmoins qu'ils n'en changent point la Na- 
ture. 



IN VIT IV M SAzPE DVCIT CVZPAz F VGA. 



Hor. lib.i. 
Satyr. t. 

Lib. x. 
Satyr. »- 



Dum vitant jlulti 'vitia in contraria currunt. 

namfruftra vitium vitaueris tllud^ 

Si te alto prauum detorferis. 



EN 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



10 



EN JPVYANT VN FlCE y L'IMPRUDENT TÇMBE EN^L*AVTRE. 




Euiter tout exce^, riefl pas chofe faalle. 
Si Nn nous femble laid, l'autre nous paroifi veau. 
Jinjîfait l'ignorant qui conduit vn vaiffeau , 
S'il éutte Caribde, il fe iette dans Scylle. 








LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION DE L' TNzlESME TABLE AT, 

L eft vray. Toutes chofes ont leurs bornes , & 
la vertus'en preferit elle mefme. C'eftpourquoy 
nous ne pouuons auec iuftice , nous difpcnfer 
d'vne fi douce & fî aymable contrainte. Mais ne 
pafTons pas auffi d'vne extrémité à l'autre. Ne 
craignons pas éternellement ; & ne nous deuo- 
rons pas l'efprit de fcrupules renaiflans, & de dé- 
fiances perpétuelles. Il eft très certain que beau- 
coup de chofes font permifes au Sage ; & que la nature comme la Lieu- 
tenante Generalle de cette prouidence,qui atout fait auec poids, nom- 
bre , &r mefure, luy a grauc dans le cœur , vne loy fecrette y & vne rè- 
gle cachée, auec lefquelles il luy eft impoffible de faillir. Cette vérité 
nous eft defcouuerte en ce Tableau. Il iuftifie la Nature , des aceufa- 
tions que les âmes dereiglées inuentent tous les iours contre l'innocen- 
ce de fes intentions. Les mechans la nomment inique , inhumaine, 
infenfée , & l'accufènt d'auoir donnéà fes créatures, mille mouuemens, 
qu'elle condamne prefque auffi toft qu'elle les leur a données. Mais 
cette calomnie eft auffi groffiere qu'il eft aifé de la confondre. Car ces 
brutaux fe figurent que nos paffionsfont incapables de receuoirvn bon 
vfage; & qu'il ne faut iamais les fuiure, ou qu'il faut fe refoudre de s'a- 
bandonner à leur fureur. S'il nous eft permis, difent ils, d'afpirer aux ri- 
chefTes, il nous eft auffi permis de fouler aux pieds la Iuftice & l'huma- 
nité , puis qu'en les coniultant , il eft impoffible de les aquerir ; & fî 
l'ambition n'eft pas vn crime , ce n'en eft pas vn auffi , de poufTer le 
poignard dans le fein de fa patrie, & faire pafTerfon chariot fur le ven- 
tre de fon perc. Mais fes gens là ignorent , que la Nature a donné a 
nos paffions, auffi bien qu'à la Mer, desriuages & des limittes ; & qu'il 
ne tient qu'à nous d'y conferuer le calme, &d'en chaffer ces vents im- 
pétueux , qui fî fouuent y excitent d'horribles tempeftes , & qui pref- 
que toufiours y font faire de fi étranges naufrages. 



NATJTRA MODERATRIJC OPTIMA. 

Hor. Ub.i. Nonne Cupidinibus flatuit natùra modum qttem 

satyr. r. Quid latura fibi ' , quid fit dolitura negatum, 

Quarere plus prodeft , £?* inane abfcindere foldo f 

!•*■ *■ Non in caro nidore nsoluptas 

satyr.i. Summa , fed m teipjo efi. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



ïï 



LA NATVRE REGLE NOS DESIRS, 




Les loix qui règlent nosplaijtrs 

Ne font point des loix inhumaines^ 

La Nature &* le Ciel ne bornent nos defirs. 

Que de peur d'acroiftrc nos peines. 



LA DOCTRINE BE S. MOIVRS. 




EXPLICATION BV DCt^ZlESME TABLEAU 

L le Faut auoiïer ,"à la honte générale des hom- 
mes. Nous fommes tous des violateurs & des (a- 
crileges. A toute occafion nous arrachons les 
bornes ou nos pafllons font r'enfcrmées. Nous 
profanons la fainteté de ces diuines enceintes ;& 
j fuiuons l'exemple pernicieux de ce ieune incon- 
sidéré, qui au mefpris de fon frère , renuerfa les 
premiers murs de la première Ville du monde. 
La (âge Conductrice de noftre vertu naiffante , luy fait remarquer ce 
deffaut prefque vftiuerfel ; & de peur qu'elle ne s'y laiflfe tomber , luy 
montre combien horribles font les démons, aufquels nos parlions font 
changées, toutes les fois que nous leur permettons de s'eftendre au de 
la de leurs véritables limites. A cet obiet cette noble & genereufe in- 
clination entre en vne magnanime cholere ; & pleine d'vne auerfiion 
héroïque, oze appeller fes ennemis au combat. Mais fa celefte Gou- 
uernante fatisfaite de ce premier mouuement , tempère vue hardiefle 
qui pourroit eftrc mallleureufe ; & ne luy donnant pas la liberté d'en 
venir aux mains auec ces vieux & expérimentez aduerfaires , luy com- 
mande feulement de confiderer combien ils font fiers, combien ils font 
hardis , & combien ils font redoutables , afin que de bonne heure elle 
prépare toute fa force, & tout fon art, pour fe biendeffendre fi iamais 
elle en eft attaquée. Admirez maintenant auec moy combien inge- 
nieufement le peintre nous reprefentevn fi beau fpecîacle. Vous diriez 
à voir la Sagefie feruant elle mefme de bouclier à fon Echoliere , que tout 
ainfy qu'vne diuine & puiflante Enchanterefle , elle la renfermée dans 
vn cercle inuiolable aux démons qui l'enuironnent; & que les luy mon- 
trant les vns après les autres , fans quelle en puiffe eftre offencée ; elle 
Paçcouftumeà la veuë de ces fpcétres, & par vnbien heureux prodige, 
luy fait tirer de là communication mefme des vices, l'Amour qu'il faut 
auoir pour la vertu. 



DISCIPLINA? ANIMTS ATTENTAS. 



Hor. Iib.i. 
Epift. i. 



Inuidus, iracundus, iners y vinofus amator, 
Nemo adeo férus ejl> qui non mitejeere pojjït , 
Si modo cultura patientent commodet aurem. 

P allas fapientia Dea , reftam Virtutk viam dçmonftrat. 



POrPx 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



ii 



POVR HArR LE VICB IL LE F AVT CO N NO ISTRE. 




Plus le vice efl horrible , & plus il a d'appas : 
Il va toufiours en ma/que, & neft rien que feint ife. 
Aufji cefi au rochers qui ne paroijjent pas } 
Que le nocher fe trompe , 0* la barque fe brife; 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV TREIZIESME TABLEAU 

A fagefle humaine a fescaufes fécondes aufïl bien 
que ladiuine. Elle agit par leur entremife ; & bien 
S qu'elle opère éternellement, il femblc neantmoins 
' qu'elle ferepofe quelque foisj& qu'elle Te defeharge 
fur vne autre, de l'inftruction de fes difciples. Nous 
en auons vn exemple en ce Tableau, ou cette Sa- 
ge Conductrice après nous auoir fait toucher les 
Bornes dans lefquelles les parlions doiuent eftre 
renfermées ; & cognoiftre que c'eft de leur feul dérèglement que les 
vices tirent leur naiffance, nous met entre les mains du Temps , & luy 
commande , qu'en fon abfence il contribue tout ce qu'il à de bon , à 
la conduitte de noftre vie. Le Temps obéît ; &c cultiuant les premières 
femences que la Nature & la SagefTe , ont iettées dans nos âmes ; nous 
menne en ces lieux admirables, ou des Iardiniers fpirituels font capables 
par leur culture & par leurs foins , de les faire fructifier. Ce font les 
Philofophes que nous voyons afTemblez au lieu le plus apparent de cet- 
te peinture. Ils fçauent def-ia le progrez que nous auonsfait dans la Do- 
ctrine des mœurs ; & pour nous faire pénétrer plus auant, ils nous éta- 
lent les merueilles que leurs longues méditations leurs ont fournies. 
C'eft en vain que les vices nous parlent à l'oreille ; & nous propofent 
tout ce qui peut toucher lefens,pour nous arracher d'vnefi bonne écho- 
ie. Nous auons d'abord efté conuaincus par les veritez qui s'y enfeignent. 
Nos Docteurs nous les feront voir bien toft lesvnes après les autres. Ce- 
pendant ils nous aflurent que tous les efprits font également capables de 
cet eftudcj qu'il n'y a point de condition qui en foit exclufe; & que nous 
n'auons a faire autre effort fur nous mefme , qu'à rendre à la partie fu- 
pericure de noftre ame , l'empire que fon elclaue luy a violamment 
vfurpé. 



Hor. lib. r. 
Epift. 18. 



Perf. 



PHIZOSOPHIA VITAÎ MAGISTRA. 

Inter cunfia leges \ & percunéîaberc , doéïos: 
Qua ratione qu'éas traducere lentter ttuum : 
Ne te femper ineps agitet, vexetque Cttptdo : 
Ne pauor,& rerum mediocriter 'vtilium fpes: 

Petite hinc iuttenefque fenefque 
Finem anima certum , miferifque viatica emis. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 13 

Z'ESTFDE DE LA VERTV , EST LA FIN DE. L'HOMME. 




Dégage^ 'vos efprits de creinte e£* d'ejperance. 
Soufre^ que la vertu vous rende la raifort. 
VefcUueefl infenfe qui creintfa deliurance, 
Et le malade efl fou qui hait fa guerifon. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXP ZICATION Dr QVATORzlESME TABLEAU. 

OmME la fkgefTe eft également neceflaire à tous 
les hommes , elle leur eft aufli également fauora- 
ble. Elle a de l'amour pour le pauure comme pour 
le riche; pour le laid comme pour le beau; pour le 
Villageois comme pour le Prince. Quiconque la 
defire, la poffede;& toutes les fois quelle échappe 
à noftre pourfuite , ce n'eft iamais par fa rigueur 
ny par fa légèreté ; mais toufîouts ou par noftre 
négligence, ou par noftre perfidie. Les deux excel- 
lens Philofophes que vous auez deuant les yeux, font les chefs de deux 
fe£tes directement oppofées. Et toutefois comme deux Athlettes tres- 
hardis & tres-robuftes, ils marchent contre les vices auecque vne égale 
refolution; & nous demandent pour fpe&ateurs de leur combat, pour ce 
qu'ils font également affinés de la Victoire. D'vn cofté Diogeneennemy 
des grandeurs, de la pompe, & des richelTes, paroift aufTy glorieux à ren- 
trée de fon tonneau , qu'vn Conquerrant dedans fon char de Triom- 
phe ; & nous témoigne par fon action , qu'il fe fent defîa victorieux dé 
la fortune , & qu'il foule aux pieds toutes les chofes pour qui feules, les 
crimes trouuent des adorateurs. D'autre part s'auance pompeux & bril- 
lant, le Philofophecourtifant Ariftippe, qui n'apaslaiffé de Remporter la 
vi&oire , encore qu'il paroiffe armé pour vn iour de Thriomphe , plu- 
ftoft que pour vn iour de bataille ; & tout fuperbe de la gloire qu'il 
vient d'acquérir, raille agréablement la gueufèrie deDîogene, &l'accu- 
fe luy mefme de. trahir la Majefté de la Philofophie, en la contraignant 
par fa mauuaife humeur, de n'auoir pour Throfne, que le fumier lur le- 
quel il eft couché. Mais n'entreprenons pas de les accorder. Voila le 
grand Alexandre qui s'eft conftitué leur luge ; & qui par les louanges 
qu'il donne à l'vn & à l'autre ; témoigne qu'ils méritent réciproque- 
ment les Couronnes immortelles, aufquelles ils afpirentpar des voyes 
fî contraires. 



IN QTOCrNQTE VIT Al GENERE PHIZOSOPHARI LICET. 

Hor. ub. i. $i p ran deret olus patienter > regibns iti 

Epift. i 7 . Nollet Ariftippus ; fi feiret regibus vti, 

Fajlidiret olus } qui me notât. 

Anftopii. Virtuojus bene vtitur quibujeumque. 

0uid - Pefloribus mores totfunt , quot in orbe figurœ-j 

QuJJapit , innumeris moribus aptus erit. 



EN 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. I f 

ENTOVTE CONDITION ON ÏEVT ESTKE FERTrEjrjtr, 




En tous lieux la 'vertu Je trouue- 
Chacun peut entendre fa voix •> 
Et bien [ornant on la defcouure y 
Telle parmy les bruits du Louure y 
Quelle eft au filcnce des bois. 



H 



LA DOCTRINE DES MOEVRS, 



EXP ZIVATION BV QV-INZIESME TABLEAV* 




Visqve nous auons appris que nous fommes 
tous également appeliez a l'Echoie de la Phiio- 
fophie , & qu'il eft abfolument neceflaire que 
nous refpondions de noftre vocation , il faut 
que nousconoiftions noftre deuoir j& que pour 
nous en aquitter dignement, nous fçachions ce 
que la verni exige de noftre obey {Tance. Le voicy. 
Elle veut que nous fortions de fa compagnie, 
meilleurs que nous n'y fommes entrez. Pour 
ce fubiet elle nous donne vne leçon fort com- 
mune, mais fort in ftru t'Hue; & nous arrachant de l'efprit,vne erreur qui 
à prefque infecté tout le monde , nous fait confefTer que iufques àpre- 
fent nous n'auons efté fenfibles qu'a nos moindres maladies ;& parcon- 
fequant, que nous n'auons trauaillé qu'à la guerifon de celles qui eftoient 
les moins considérables. Tous les perfonnages dont cette peinture eft 
compofée, font autartt de témoins qu'elle produit contre nos habitudes 
brutales ; & qu'elle produit exprés, pour nous contraindre à ligner nous 
mefme noftre condemnation. Nous voyons d'abord vn mifcrable, du 
nombre de ceux que le monde nomme bien-heureux , qui ayant l'âme 
mangée d'vlceres , le cœur rongé de tous les vers que les crimes y for- 
ment ; & l'eiprit combattu de toutes les pallions les plus déréglées, rc- 
fufe neantmoins les remèdes agréables & infaillibles, que le Temps & la 
Sagefle luy offrent. Il s'offence impudamment de la generofïté, par la- 
quelle ils ont daigné preuenir fes prières \ & les renuoye auec ce com- 
pliment orgueilleux , que s'il à iamais befoin de leur afliftance , il ne 
manquera pas de les faire appeller. Cependant pour vn peu de rougeur 
qui luy paroift à l'œil, il crie impatiemment après le fecoùrs de tous les 
Ocuîiftes. Cette petitte inflammation luy ofte le repos ; & luy faifant 
oublier ce grand nombre de biens qu'il s'eft acquis par vn plus grand 
nombre de crimes ; luy perfuade que toute fa félicité eft r'enferméeen 
la guerifon de fon mal. L'Operateur aufti trauaillé auec toute l'induftrie 
dont il eft capable ; & promet à cet aueugle volontaire , que bien toft 
il foulagera fa douleur. A la vérité l'œil extérieur peut eftre guery. Mais 
la veùe la plus precieufe ne le fera pas. AuiTi eft ce d'vn art bien plus 
fubtil, & bien plus diuin, que n'eft la chirurgie ; qu'il nous faut atten- 
dre la guerifon de fes fens délicats ,par qui feulement l'homme eft véri- 
tablement homme. 



Hor.lib.i. 
Epift. i. 



HABE27DA IN PRJMIS ANIM1 CVRA. 

Quœ Udunt oculos feSlinas derrière : fi quid 
Eft animum ; dijfers curandi tempus in anmm. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. ï S 

LA GVEJLIZON De L'AME EST LA P LVS NECESSAIRE. 




As tu dans l'n>n des yeux quelque tache <vn peu Jàmbre, 
Tu veux que L'Oculifie en arrefie le cours. 
Ton ame cependant fbufre des maux fans nombre l 
Et tu la vois périr fans luy donner fecours. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION ÏÏV SElZlESME TABLEAV. 




Ô vs ne pouuons plus ignorer que la vertu n'eft 



pas vertu , fi ell 



e naeit 



fi cil 



e ne combat 



& fi 



malgré le grand nombre des ennemis dont elleeft 
attaquée , elle ne demeure victorieufe. Voyons 
maintenant de quelle forte elle doit agir ; & par 
quel mouuement elle Te doit porter aux entrepri- 
fes les plus difficiles. Le peintre nous la fait voir 
dans vn éloigneraient , qui refufe en la perfonne 
d'vn de fes adorateurs , les Couronnes qui luy font offertes. Elle nous 
protefte par ce magnanime refus, qu'elle trouue fon prix en elle mefme ; 8c 
qu'elle feroit toufiours tres-fatisfaite de fa fortune , quand il n'y auroic 
ny tefmoins pourvoir fes aérions, ny Hérauts pour les publier, ny gloire 
poureneftrela recompenfe. Mais le Peintre nes'eft pas contenté de nous 
monftrer cette beauté toute nue, pournous la rendre encore plusayma- 
ble, & nous embrazerpluspuiffammentdudefir de la poffeflion , il luy 
oppofe tout ce qu'il y à de difforme , & de hayffabie dans ces âmes lâ- 
ches & mercenaires , qui ne feroient iamais du party des gens de bien, 
s'il y au-oit de la feureté dans celuy des mechans. Confiderés cette 
trouppe d'hypocrites de toute condition ,&de toutaage. Vous croiriez 
àleursgeftes, qu'ils font nés ennemis irreconciables de l'iniuftice , & de 
l'intereft. Cependant ils engloutiffent des yeux , ces vafes d'or, &ces lacs 
d'argent, qu'on leur prefente exprezpour les tanter ; & bien qu'il feignent 
de les auoir en horreur, ils font toutefois intérieurement deuorez du de- 
firde les pofTeder. Mais nous n'auons pas befoin dedeuiner qui leur fait 
faire cette violence fur eux mefmes. Nous voyons le frain qui les arrefte. 
C'eft cette Deeffe boiteufe qui les fuit. Cette implacable Nemefis , qui 
chargée de tous les inftrumens inuentez pour punir les crimes, les chaf- 
fe à grands coups de fouet ; & les contraint de retirer leurs mains , des 
chofesou ilsontdef-iamis tout leur cœur. 



VIRTVTEM QJTA VIRTVS EST y COZE. 



Hot. ub.i. Oderunt peccare boni virtutis amore. 

EpHt. ï6. Tu nihil admit tes in te formidine pœna 

Sitfpesfallendi : mifcebis facra profanis. 



AIME 



LA DOCTRINE DÈS MOEVRS. 



*$ 



Aime lA veutt j?okr. z'Amgvr d'eZze-mèsme* 




Si de peur du fuplke> & non de peur du crime* 
Tu fabfliens des trefors à ta garde commis j 
Ta iuflice apparente ejl indigné d ejlime. 
Le larcin n'efî pas fait , mais le crime efl comis. 



t 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV D IX-SEPTl ESME TABLEAV. 

Prenez qu'il eft vn Dieu , Ames ambitieufes 
& brutales ; & ne vous figurez plus que la Reli- 
gion foit le parcage du peuple. Vous régnez, il eft 
vray. Vous marchez fur la telle des hommes, il eft 
vray ; & pour adioufter l'oprobre à la cruauté, 
vous violés les premiers , les loix que vous leur 
auez impofées. Leurs biens , leur honneur , leur 
repos, leur innocence, & leur vie font les iouèts 
de voftre fureur. Vous profanez les choies Sacrées. Vous renuerfez les 
Autels. Vous pillez les Temples •■> ôc c'eft dans les lieux les plus Saints 
que vous commettez vos actions les plus abominables. Dieu les voit. 
Dieu les foufFre. Dieu y paroift infenfîble. le l'auouë. Mais attendez 
encore vn peu,Efprits orgueilleux, &vous fentirez qu'il eft le Dieuial- 
loux, qu'il eft le Dieu vengeur , qu'il eft le Dieu vifitant l'iniquité des 
Pères fur toute leur pofterité. Non non, ne fuiuez pas le confeil que 
mon iuftecouroux vousdonne. Il eft dignede vous, mais il n'eft pas di- 
gne de la Philofophie. Penfés pluftoftà craindre les iugements que vous 
auez toufiours méprifez. Regardez cette éternité malheureufe qui doit 
châtier vos crimes ; ôc û ce n'eft l'amour qu'au moins la crainte vous don- 
nede l'horreur de vous mefme .; &vous porte à la pénitence. Voftre falut 
ne fera pas defefperé, fi vous changés de vie, fî vous eftes touchés de la 
calamité de voftre prochain ; ôc fï vousrecognoiffez vnepuiffance bien 
plus haute, & bien plus légitime , que celle que l'excès de voftre am- 
bition, vous a follement perfuadée. Venez voir, ôc eftudiés le bon Roy 
que cette peinture vous donne pour exemple. Il eft enuironné de fes 
peuples. Il rend'iuftice à la Veufue ôc à l'Orphelin. Il arrache le foi- 
ble de l'oprefïïon du fort ; & prend en main la caufe du pauure con- 
tre les perfecutions du riche. Mais voyons qui font les Miniftres & 
les Confeillers qu'il confulte. Illeue les yeux au Ciel. Il contemple cette 
Iuftice fupreme qui eft la reigle & l'idée de toutes les autres ; & déclare 
hautement qu'il n'a pour obiet que l'exécution de fes volontez. Cette 
déclaration ne luy eft pas infructueufe. Elle attire du Ciel , les bénédi- 
ctions & les grâces fur ce Roy, véritablement digne d'eftre Roy ; & l'ef- 
leue autant au défais des autres Princes , qu'errcétiuement il s'abaifTe 
deuant le Maiftre des Princes. 

POTESTAS POTESTATI SVBIECTA. 

Hor. hb. j. Regum timendorum in proprios grèges , 

od - l Reges in ipfos imperium efl louis , 

Qlari Giganteo triumpho , 

Cunfta, jupercilto mouentis. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



BIEy SEVZ N'A POINT DE MAISTRE. 




Mortels il efi vn Dieu. Vous en efles l'Image. 
j4yme% le comme tels , & reuere^fcs loix. 
Lafoy qui de vos cœurs , exige cet bornage. 
L'exige également , des Bergers & des Roy s. 



LÀ DOCTRINE DES MOEVRS." 

EXPLICATION D V DIX-HVICTIESME TABLE AV. 




Vtant de fois que ton ame corrompue, que 
tes fens deprauez, & que ton inclination abrutie, 
ozeront de porter aux attentats ou l'impiété atti- 
re les méchants. Autant de fois que tu ferasaflez 
infenfé pour douter s'il eft vn Dieu. Autant de 
fois que tu voudras entreprendre quelque deïTein 
au delà de tes forces ; vien confultercet horrible 
fpedtacle , & médite profundement fur le fuccez 
que le Cielreferue aux entreprifes abominables. Tu apprendras bien toft à 
humilier ton orgueil j à reprimer ta témérité; &à connoiftre combien il 
eft efpouuantable , de tomber entre les mains de Dieu , quand nos crimes 
l'ont mis en çholere. Ol que cette fable exprime bien cette vérité. 
Ceux que nous voyons icy chargez de rochers , & montez iufque au 
deitus des niies,eftoient les plus grands & les plus redoutables des hom- 
mes. Mais quelque extraordinaire que fut leur courage aufïî bien que 
leur puiflance , .ils firent toutefois des efforts inutiles ;"& tentèrent des 
chofes criminelles, pour ce qu'ils ozerent fe porter contre le Ciel. Les 
Géants ne furent pas ecrafez pour auoir entrepris au de la de leurs for- 
ces, mais pour s'eitre reuoltez contre ceuxqtti les leur auoient données. 



Hor. Iib.j. 
Od. 4. 



Lib. t. 
Od. j. 



NON TEMNITE D IV VOS. 

Vis confîli expers mole ruitfua : 
Vim tempérât &m Di quoque prouehunt 
In maius 3 iifdem odère vires, 
Omne nefas animo mouentes. 

Nil mortalibus arduum eft. 

Cœlum ipfttm petimus ftultitid\ neque 
Ver noftrum patimur fcelus , 

Iracunda louem ponere fulmina. 






TREMBLEZ 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



18 



TREMBLE DEVANT LE THROSNE DV DIEV VIVANT. 




Ou te porte ta rage , homme digne du foudrtf 
Crois tu chajjer ton Dieu de JonThroJne éternel f 
S'il nauoit pour toy-mefme mn amour paternel , 
Défia fon bras vengeur t'auroït réduit enpoudre. 



K 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXP ZIC AT ION T>V B IJT-N EVE VI ES M E TABLE AV. 

E fpe&acle qui nous a frappez d'vn iufte étonne- 
ment, n'eft cju'vne partie des calamitez dont l'im- 
piété eft fuiuie. Tous les fîecles , & toutes les na- 
tions en fournifTent des exemples. Celuy qui fe 
prefente à nos yeux , n'a pas moins d'horreur que 
le premier ; & ne doit pas moins que luy , nous 
donner de la terreur des iugements de Dieu. Non 
feulement c'eft vne tragique reprefentation des 
defolations paflees , c'eft aufïi vn fîdelle aduertif- 
fement, & vn certain prefagedes ruines, & des deftru&ions que le cour- 
roux du Ciel prépare pour le chaftimeht de noftre impieté. Confî- 
deroiis ces Temples abbatus , ces maifons bruflées , ces hommes efgor- 
gez , & ces miferables femmes que le Soldat nefemble efpargner, que 
pour leur faire achepter au prix de leur honneur, la feruitude qu'il leur 
deftine. Ce font autantde monuments de la vangearice celefte, & com- 
me autant de prophéties qu'elle fait marcher deuant elle, pour annon- 
cer fa venue, & porter les hommes à la pénitence. C'eft pourquoy s'il 
nous refte quelque fèntiment de nousmefme, & quelque crainte de tant 
de miferes, commençons à trauailler ferieufement à ce grand ouurage 
de noftre conueriîon 3 & croyons qu'elle eft la feule chofe qui peut de- 
ftourner de deflus nos teftes, la foudre dont nous fommes menacez. 

NEGLECTJE REZJGIONIS POENA MVLT1PLEJT. 

Hor.iib.jt;- DeliBa maiorum immeritus lues 

oà.é. Romane ,- donec templa refeceris y 

Mdeifque lahenteis Peorum, gp 

Fada nigro Jïmuiacra fump. 

virg. 6. m.' Difcite îuflitiam moniti ; (p non temnere Diuos. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



ip 



V IMPIÉTÉ ' CAySE TOVS LES MAVJT. 




Si leglaiue & lafiame, ont les champs deJerteT^j 
Les Temples abattus , & les Villes brûlées. 
Si tu vois au tombeau , tes fils précipite^ 
Et traifner au cheueux tes filles dejolées. 
Toy \par qui tant de loix ont efle violées , 
S cache que ce fi le fruit de tes impieteT^. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION T>V VI2JT-1ESME TABLEAU. 



O v s les mechans font punis. La iuftice éternelle 
n'en difpenfe pas vn ; & quand les bourreaux ont 
acheué de tourmenter les coupables , ils font à 
leur tour, condamnez auxfuplices, pour ce qu'ils 
ne font pas plus innocens que les autres. Les hor- 
reurs de ce Tableau vous annoncent ces veritez. 
Voyez cette ville embrafée. Nombrez ces hom- 
mes, ces femmes, & fes enfans afTaflinez. Contem- 
plez^ces gibets & ces roués. Ils ne font pas moins le chaftiment que les 
effets, de nos crimes. La punition fuit le mal comme l'ombre fuit le corps. 
Bien qu'elle foit boitteufe , & quelle ne marche pas toufiours auiïivi- 
fte que le mefehant , elle le fuit toutefois fans celte ; & quand elle eft bien 
longue à venir, c'eft vne preuue certaine qu'elle a long-temps médité, 
fur le genre de fuplice , dont elle veut punir ces perfeçuteurs inhumains 
qui ont efté les inftrumens de la iuftice diuine. 




CFLPAM PÔENA PREMIT COMES. 



Hor. lib. j. 
Od. x. 



SœpeDieJ}>iter 



Neglciïus y incefto addidit integrum: 
Raro antecedentem feeleflum 
Dejèruit pede pœna claudo. 



Seneca. - 

TibulF- 
Lib.i.el.?. 



Sequitm fttperbos k tergp Deus 

Ah mifer, & fi quis primo periuria, celât; 
Sera tamén tacitis pana, njentt pedibus.* 



LES 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. i0 

ZES MECHANTS SE PUNISSENT VVH V AVTRE. 




Tragiques inflrumens des vangeances celettes, 
Aionflres dont la fureur Je déborde fur tous: 
Regarde? ces boureaux inhumains comme vous, 
Bien tojl vous fentire^ leurs atteintes funefles. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION Dr riNGT-VNlESME TABLEAV. 

E Chriftianifme n'eft point le deftru&eur delà 
Philojfophie. Il n'a prétendu dezfon origine, que 
\ de luy rendre (es premiers beautëz>& la porter à 
ce haut point de perfection, qu'elle reçeut lorsque 
à fon Autheur luy commanda devenir efclairer les 
hommes. Vous voyez auffi qu'ils feti&nentcom- 
me par là main ; & que la Morale chreftienne 
n'enfeigne rien, que la naturelle ne nous ordonne. 
L'vn& l'autre premièrement exigent de nos cœurs, l'ado ration de Dieu; 
& veulent en fuitte , que tous les hommes s'ayment auec autant de ten- 
dreffe, que fî effediuement ils eftoient fortis d'vne mefme mère. Ceft 
à cette importante & neceflaire partie de la vie ciuile que nous fommes 
arnùez. Ce Tableau nous prefente les deuoirs de l'amitié; & nous fait 
entendre combien doiuent eftre inuiolables & faintes , ces loix qui 
ont efté grauées du doigt mefme de la nature, dans le cœur de tous 
les hommes. Vous voyez auffi comme elles font religieufement obfer- 
uées par les deux amis , dont noftre Peintre nous donne les pourtraits. 
Ils font tellement conformes, & tellement vnis, qu'on pouroitdire que 
ce font deux corps qui ne font animez que d'vne ame. Ils quittent l'vn 
pour l'autre tout ce qui peut nuire à leur amour. Les honneurs, les ri- 
chefTes , les délices , nont point de charmes qui puiffent ny les feparer 
pour long-temps , ny mefme fufpendre pour vn feul moment, l'a&iui- 
té de leur affection. Pourueu qu'ils fe poffedent l'vn l'autre, ilscroyent 
pofleder toutes chofes; & trouuentdans leur contentement réciproque, 
vne plénitude de félicité que la fortune ny la beauté ne promettent que 
faucement. 



Hor. IiB.ï. 
Satyr. j. 

Virgil. 
Ecclcf. 19. 



HOMO HO MINI BEFS. 
Nil -ego contulerim iucundo Jknus amtco 

Omni a mincit Amor; & nos cedamus amori 

Perde Pecuniam profiter amicum. Amico iucundo 
mugis egemus, quàm aqua vel igné. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



il 



Z'HOMME EST NE' POVK AYMEK, 




V amour anime de f es fiâmes. 
Tous ceux qui font dignes au iour. 
Les hommes qui n'ont point d'amour, 
Sont des corps qui viuent fans âmes. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION DV~ VINGT-DEVJTIESME TABLEAU. 

Oicy vn- des .principaux dogmes de la Philofo- 
phie d'Amour, que le Peintre nous met deuant les 
yeux , auec cette iudicieufe dextérité que nous 
auons def-ia tant de fois admirée. Ces deux hom- 
mes doiuent eftre véritablement femblables, pour 
eftre véritablement amis. Nous voyons cependant 
qu'il y à beaucoup de vertus d'vn cofté , & beau- 
coup de vices de l'autre. Si l'on met des chofes d'vne 
fi vifible difproportion dans vne balance iufte , on y doit rencontrer 
infailliblement vne notable differance. D'ailleurs il n'eft pas pofïi ble que 
l'amitié puifïe durer fi cette differance fubfïfte. Que fait l'Amour. Ce 
qu'il doit. Eftant comme il eft tout ingénieux , & tout accomodant, 
Il vient au fecours. du parti le plus foible; & fe met luy mefme du cofté 
de la balance qui eft le moins pefant. Ainfî non feulement par fon con- 
trepoids , il donne de l'égalité aux chofes inégales ; mais il fait que les 
imperfections &: les vices fe Conuertiffent peu à neu en la nature des 
vertus qui leur font oppofées ; & que par la puiflance de fes charmes, 
deuenant vne mefme chofe , elles compofent de différantes parties cet 
accord harmonieux , qui eft le lien indiffoluble des âmes. 




AMLC.ITIAÎ TRVTINA. 






v. ^' "amictts dulciV, <vt aquum efl, 
Hor.lib.i. Qum mea comfenfet vitiis bona , pluribus hijce, 

satyr. 3. gj modo plura mihi bona, funt , incline t 3 amari 

Si volet : haclege in tmtina ponetur eadem. 

Laert. U.7. Zeno cittieusrogatus, quid reuera ejjet amicus : refyondit , Alter ego. 

Qupere eadem \ eadem odijje , eadem metuere y homines in vnum co- 
gunt :fed hœc inter bonos amiatia efl , inter malos ficlio efl. 

seneca, Dicebat Hecaton. "Ego tibi monflrabo amatoriumfine medicamento, 

fine herba, fine vlius venefica carminé : fi vis amaris, ama. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS, 



EN AYMANT ON SE REND PARFAIT. 




L'homme receut également, 

o 

Le bien & le mal en partage j 

Et Dieu l'a fait extrêmement , 

Afin que fa viuante image , *^ 

Deut aux foins de l'amour y fon accompli fjement. 



M 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV VINGT-TRO I SIES ME TABLEAU. 

Onfessons que pour fçauoir parfaitement ay- 
mer, il faut fçauoir parfaitement complaire. No- 
ftre Peintre qui nous veut grauer cette vérité dans 
lame, a choify de tous les exemples de l'antiqui- 
té, le plus puiffant & le plus propre a fon deflein. 
Voyez vous ces deux hommes, qui parla différen- 
ce de leurs vifages, montrent clairement la con- 
trariété de leurs inclinations. Ce font deux frerès 
toutesfois : deux frères di-ie qui ayant furmonté par vne réciproque 
complaifance , la diuerfité de leurs tempéraments, ont mérité de viure 
en la mémoire de tous les hommes. • L'vn eft Amphion , cet incom- 
parable Mufîcien : & l'autte Zethés ce déterminé chalfeur. Le premier 
ayme le repos. L'autre le trauail. L'vn n'eft touché que de la douceur 
de fa Lyre. L'autre ne l'eft que du fon enroué de fon Cor. L'vn donne 
tout à l'exercice de l'efprit. L'autre tout a l'exercice du corps. Cepen- 
dant par vn concert véritablement amoureux, & par vne mutuelle con- 
defcendance, Amphion fait taire fa lyre toutes les fois que Zethés veut 
faire entendre fon Cor. Mais Zethés auflî rend aux bois, & aux beftes,le 
repos qu'il leur a fî fouuent troublé, quand Amphion à fon tour, vou- 
lant troubler l'ordre de la nature, fait parlapuiffance de fa voix, marcher 
les rochers & les pierres dont il a refoiu de baftir les murailles de quel- 
que Ville. 

IBI EST AMOR , VBI EST RECIPROCVS. 

Hor.iib.i. jq ec tua laudabts fiudia » aut aliéna reprendes: 

Epift. ii. Nec, cum njenari 'volet ille .poemata fanges. 

Gratta Jîc fratrum geminorum , Amphionis, atquc 

Zethi dijjiluit : donec Juïfeéla feuero 

Conticuit lyra , fraternis cejjîjje putatur. 

Aioribm Amphion. 

• 

Sa», iu. Idem velle atque idem nolle, ea 

catii. demumfirma amicitia ejl. 



LA DOCTRINE DES MOEVR.S. 
IL FAVT AYMER, POVK ESTRE AYME'. 




Lés amis doiuent tour a, tour 
Setefmoigner leurdeffermce. 
Ceux la n'ont pas beaucoup d'amour 
Qui n'ont gueres de complaisance. 




j LA. DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV V IN GT-QT^ ATR1ESME TABLE AV. 

O'vt ainfï que le Soleil ne regarde point de lieux 
qu'il ne les rempïiife de lumière , de mefme l'ami- 
tié n'eft iamais dans vne Republique , qu'elle ny 
produite la Paix, i'vnion, & la force.Noftre Peintre 
pafTant de l'amitié partiuliere à la publique, philo- 
fophe ainfî dans ce Tableau; & prétend de montrer 
! aux pères de familles , aufli bien qu'aux Miniftres 
d'Eftat que le nombre de leurs ennemis, ne fera ia- 
mais capable de les perdre, s'ils n'y contribuent eux mefmes parleurs fe- 
crettes mes -intelligences , & par leurs diuifîons domeftiques. Mais ne 
fe croyant pas affez eloquant pour prouuer cette grande vérité, il em- 
prunte le vifage &l'efpritde-Sertorius, afin que par la haute opinion que 
lajvertu luy a donnée, il luy foit plus facile de nous perfuader ; & pour 
rendre fes perfuafîons plus populaires , il fe fert de la familiarité d'vn 
exemple qui peut frapper indifféremment les fages , & les idiots. Il fait 
amener deuant vne armée, deux cheuaux,dontl'vn paroift ieifne, & vi- 
goureux ; & l'autre vieil , foible , & décharné. Il commande à vn vieil 
homme , cafTé de trauail , & fraifehement releué de maladie, de tirer poil à 
poil la queue du beau cheual ; &àvnieune & robufte Soldat de prendre 
celle de l'autre cheual, & la luy arracher tout à la fois. Le dernier obéît* 
&c abufant de fa vigueur , entraine le cheual tout entier , luy donne 
mille fecouifes,&fe fait mille efforts. Mais autant qu'ils font grands, au- 
tant font ils inutiles. Cependant le vieillard tout débile , & tout exté- 
nué qu'il eft, ofte les poils du cheual fougeux, les vns après les autres; 
& vient aifement à boift de ce qui luy a efté commandé. Voila, nous 
dit noftre Philofophe muet par la bouche du fage & vaillant Romain, 
la reprefentation de la vie ciuile. Tant que les peuples font bien vnis, & 
bien affectionnez les vns aux autres , ils ne peuuent eftre la proye des 
étrangers , mais quand les haines & les partialitez leur ont fait autant 
d'ennemis domeftiques qu'ils font de particuliers , quelques foihles que 
foient ceux qui les attaquent, il leur eft facile d'en vfurper la liberté. 



CONCORBIA POPVLI 1 N SVP ERAB ILIS. 
u°m ' i ^^ Qiîf ^ non i ro fi t rerum Concordia f 
u C a B° n * Amici > ma & num boni împerii inflrumentum. 

in 1 bSi Regnum , fi boni eritis , firmum ; fin mali, imbecillum. 

Iu e- Nam Concordia paru* res crefeunt , difiordia maximx diUbuntur, 



VAMOVK 



LA DÔCtRINE DES MOEVRS. 



*4 



ÛAMOVK DES PEUPLES, EST LA FORCE DES ESTATS. 




Amiens infenfe^ des dijcordes àmles, 
N'accufez point le Ciel , de vos calamité^. 
Vos haines y vos complots ,vos partialité? 
Sont les premiers Tyrans qui defolent vos Villes, 



N 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION T>V VINGT-CINQjriESME TABLJ.AF. 

'Il ny auoit point de contraires , il n'y auroit 
point de combats ; & fî les combats ceifoient,en 
mefine temps ce(Teroit l'émulation & la gloire. 
C'eft pourquoy il faut qu'il fe rencontre conti- 
nuellement des occafions de faillir , afin qu'incef- 
fammentilsenprefente,pour donner de l'exercice 
à la vertu. En voicyvne bien grande & biencom- 
W&&3 mune. C'eft d'apporter en toutes nos amitiez, vne 
ame des-interciTée ; & ne point faire vn faie commerce , d'vne chofe qui ne 
doit iamais eftre ny achetée ny vendue. L'amour eft le prix de l'amour. 
Quiconque fe propofe en aymant, vne autre fin que d'aymer, viole les 
plus fain&es lois de la nature; & comme vn facrilege. abominable, pol- 
lue les fan&uaires , renuerfe les autels , & employé à vn vfage profane, 
les chofes confacrées au feul feruîce du Dieu de i'vnion , & de l'amour. 
Noftre Peintre qui n'ignore pas cette vérité , & qui fçait auili combien el- 
le eft auiourdhuy mefprifée, nous reproche noftre baffefle , noftre cor- 
ruption , noftre lafeheté ; & par la plus infâme de toutes les comparai- 
fons,nous veut obliger nousmefme,à conçeuoir de l'horreur de noftre 
infamie.* Il nous aceufe que nous nefommes amis, qu'autant que nous 
fommes payez de noftre amitié. Que pour pofïeder nos affections véna- 
les, il n'eft necefTaire que d'auoir vne bonne bourfe; & que les hommes 
vulgaires font plus incapables de la belle difeipline d'amour, que les 
beftes les plus lourdes, & les plus ftupides ne le font du noble exercice des 
cheuaux. 



KVLGVS AMICITIAS VTJZITATE PROBAT. 



HorJiib. i. 
Sacvr. ). 



Ouid.z. 
dePonto. 



Si cognatos, nullo natura labore 

Quos tibi dat , retinere velis , feruareque amicos ; 
înfelix opérant perdas : ait fi quïs afellum 
In campum doceat parent em currere frenis. 

Turpe quidem diEîu :Jed f modo verafatemur, 
Vulçus amicitias vtilitate probat. 



\ 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 
LA VRAYE AMITIE' EST DES-INTERESSEE. 



*S 




Le profit eft t'obiet de l'amitié vulgaire. 
Mais f» caur grand (p* noble , ayme fans intcreft -, 
Et ie croy que l'Amour , efiant Dieu comme il ejl y 
N'eft njfurier ny mercenaire. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV VIN GT-SIJTÏESME TABLE AV. 

El v Y-la cognoiffoit bien la nature, ou pluftoft 
la fatalité de l'amour, quis'eftperfuadé que l'amour 
ne pouuoit eftre véritablement amour , s'il n'e- 
ftoit priué de l'vfage des yeux. Noftre Peintre nous 
l'enfeigne en nous faifant voir dans ce Tableau 
vn Père qui tout infortuné qu'il eft en fa race > 
ne laiffè pas , par vn bien doux & bien neceifai- 
re aueuglement , de trouuer dans les difgraees de 
fa famille, non feulement dequoy fe confoler, 
mais dequoy rendre grâces aux Dieux. Il la voit au trauers de ce ban- 
deau trompeur, que l'amour luy a misdeuant les yeux. Ildonnedebeaux 
noms à des chofes difformes. Il corrige par fon affection , les manque- 
ments de la nature. Il cherche en la beauté du vifage , dequoy oppofer 
à la difformité delà taille > & rencontre dans vne taille bien faite, de- 
quoy recompenfer la laideur du vifage. Ce que ce Père fait pour fes en- 
fans, famy le doit faire pour fon amy ; & croire qu'il viole les loix fon- 
damentales de l'amour , toutes les fois que fon iugement enuieux , luy 
fait remarquer quelque défaut en la perfonne qu'il ayme. 

A M ICI VITIVU NE FASTIDIAS. 

Hor.hb. r. ^ t ^ p ater ^t gnati y fie nos debemus , amici 

Sat >' r - '• Si quod fit vitium non faflidire. Strabonem 

Appellat pœtum pater : & pullum > maie partais 
Si cui fihus efl: <vt abortiuus fuit oiim 
Sifîpbtts hunevarum , diflortis cruribus ; illum 
Balbutit feaurum 5 prauis fultum maie talis. 
Parcius hic iiiuit i frugi dicatur ineptus > 
Et ianclantior biepaulo efl -continus amicts 
Poflulat vt wdeatur at efl truculentior , atout 
Plus tequo liber : jinïplex , fortifque habeatur. 
Çaldior efl : ac rets inter numeretur opinor , 
Hxc res ty iungit > iunéios ey fetuat arnicas. 



Ibiûcni. 



-^— iiî t ii s nemo fine nafeitur optimus ille efl } 
Qui minimis njrgetur* 



L'AMY 



LA DOCTRINE DES MOEVR.S. 



x6 



L'AMY NE VOIT POINT LE DEFFAVT DE L'AMY. 




L'amour porte vn bandeau } feul pareil à foy tnefme. 
On ne voit au trauers , rien qui ne fembte beau. 
Quiconque veut aymer i doit porter ce bandeau ; 
Et trouuer tout parfait en la chofe qu'il ayfme. 



O 



LA DOCTRINE DES .MOEVRS. 

EXP ZICATION Dr riNGT-SEPTlESME TABLEAF. 

E Tableau deurùit eftre tiré du lieu ou il eft , pour 
eftre attaché par tous les carrefours ; dans les Palais 
de tous les Roys; & en tous les autres lieux ou les 
hommes ont couftume de s'afTembler. Car de tous 
les vices dont la focieté ciuile eft infectée, le plus 
pernicieux & le plus fréquent, eft celuy que le Pein- 
tre nous reprefente fous le vifage malicieux de ces 
curieux impertinants. Cet amour propre qui nous 
ofte l'vfage des yeux toutes les fois que nous auons befoin de les tourner fur 
nous mefmesj& qui nous rend des Argus lors que nous auons à traitter aue- 
que les autres^. eft l'irréconciliable ennemy de la parfaitte amitié. Vous 
voyez ces trois perfides amis qui pénètrent iufque dans le fond du cœur de 
leur amy , pour en arracher le plus fecfét de fes crimes, ce font des mon- 
ftres que la nature a formez en facholere ; & qui méritent d'élire cruel- 
lement chaftiez, comme des violateurs de la Religion ; ou fî vous vou- 
lez, comme des traiftres, qui feignent les zélés pour la liberté de leur pa- 
trie , & qui cependant traitteht auec les eftrangers pour les en rendre 
maiftres. 




Hor.hb.i, 
Sityr. j. 



DO MI TALPA r , PO RIS ARGFS. 

Cum tua peruideas oculis mal a lippus muntlti, 

Cur in amicorum vitiii tant cernis acutum, 

Quant aut aquila, dut ferpens Epidaurius f at tihi contra 

Euenit , inquirant *vitia in tua rurjus (<? illi. 

Ita comparata efl horninum natura t 

Aliéna melius o>f videant griudicent, quamfua* 

Sic nemo infefe tentât defcendere y nemo : 
At procèdent is Jpeélatur mantka tergp» 



Terent. 
Heautont. 

Perf. 
Saryr. 4. 



ne cur eus, 



Mdibus in noflrU qua praua aut refta gerantur. 



LADOCTRINE DES MOEVRS. kf 

RESPECTE TON AMY ■: ET PREND G-ARDE A TOT. 




Doux & traifires cehfieurs. Amis à deux "vi Cages ^ 
Qui crojye^faucement , que tout 'vous efl permis % 
CognoiJféTyos défauts : & fi vous eftesfages» 
Vous Jêre^Jndulgeants a ceux de <vos amis, 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION Dr JriNGT-HriCTlESME TABLEAV. 

L eft quelquefois iufte que l'amy parle librement 
à fon amy , mais il ne l'eft prefque iamais , que 
l'amy parle librement de fon amy. Si la premiè- 
re loy d'amour, c'eft d'aymer, & la féconde d'a- 
uoir bonne opinion de fon amy ,latroifiefmeeft 
infailliblement comme aux m y itères de ces an- 
ciennes Religions , voir , iouïr & fe taire. Car 
il n'y à rien qui foit fi propre à conferuer l'a- 
mitié , que ce refpe&ueux fîlence , qui nous fait garder dans le cœur, 
tout ce que nous fçauons de nos amis. Le Peintre nous repreiènte cette 
vérité , par la figure du Dieu du fîlence , qui toufîours muet , & touf- 
iours maiftre de foy, commande à toutes les pallions qui peuuent trou- 
bler , ou le repos des âmes , ou l'harmonie de la parfaitte amitié. S'il à 
des ailles , c'eft pour tefmoigner qu'il emprunte fon adtiuité de l'amour, 
& que nous efleuant de i'afFedtion des créatures à celle du Créateur , il peut 
porter nos coeurs iufque dans ce Temple Eternel, ou ndusdeuonsdeuenir 
les véritables adorateurs de ce véritable Dieu, qui en toutesfes opérations, 
conferue vn filence perpétuel , ie veux dire le repos immuable de fa na- 
ture bien-heuréufe. 



NIHIL SI LENT 10 VTILlVSyAD SERVANDAS AMICITIAS. 
Hor.iib. 3. Efl &fideli tutafilentio Menés. 



oà 

Lib. I. 
Epift. iS. 

Cato lib.i. 
Diftith. 



Arcanum neque tu fcrutaberis vllius vmquaip: 
Commijjumque teges, <y* inno tonus } (y* ira. 

Virtutem primam ejje put a. , compejcere linguam : 
Proximus ille Deo eft^quifcit ratione tacere. 




LE 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

LE SILENCE EST LA VIE î) E L'AMOfR. 



18 




Lefilence ejl njn bien fuf rime. 

Ceft la vertu dufage ; & celle d r vn amant 

Qui ne parle que rarement 

N'offence damais ce qu'il ayme. 




LÀ DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION Hr VINGT-NEVE IESME TABLEAV. 

O icy dans vnmefme Tableau deux fupplicesbien 
cruels. Mais c'eft ne pas conoiftre la différence des 
peines, que de les comparer l'vn à l'autre. L'exécra- 
ble inuention de l'inhumain Perille , eftonne les 
courages les plus afleurez ; & c'eft tout ce que no- 
ftre philofophie peut faire , que de donner à fes 
Sectateurs afTez de fermeté , pour entendre fans 
efFroy, les mugifTements , qui fortent par les or- 
ganes de ce Bœuf artificiel , des Innocents malheureux qui bru- 
lent tous vifs dans fon ventre. Cependant fi vous confïderez ce mon- 
ftre fi hideux , fi dcuorant , & fi ennemy de tout le genre humain qu'il 
eft contraint de fe manger le cœur , quand il ne peut trouuer fur qui 
afTouuir fa rage; vous auoiierez auec moy, que c'eft le plus redoutable, 
& le plus horrible des fuplices. En effet les ferpens qui fèruent de che- 
ueux a ce démon, la faim enragée qui le deuore, & la cruauté qui en- 
fanglante fes leures^ioires & liuides, ne font que des crayons commen- 
cez , & des images imparfaites , des tortures que fouffrent ces âmes in- 
humaines & brutales , que les profperitez de leurs amis font entrer en 
fureur ; & qui portent le fer , & le feu dans toutes les familles bien- 
heureufes. 

GRANDE MALVM I NVIDIA. 

Hor.iib. i. lnuiâus alterius marcefeit rébus opimis: 

E P lft * 2 ' Inuidiâ Siculi non imenere tjyranni, 

Tormentum maius. 

O dirum exitium ! o nihil vnquam 

Qrefcere t neepatiens magnas exurgere laudes 

S1i.iib.17. Inuidia. ■% 



LA DOCTRINE DES MOÈVRS. 

V ENVIE EST LA MORT DE V AMOVR. 



*9 




Vart d'aimer e&*vn art le plus beau de la njie. 
Qui le pratique bien peut fe rendre immortel. 
Alais pour deuenirtel^ 
Il faut auoir vaincu le monftre de l'enuie. 




L A DOC TRINE DES MOEVRS. 

EXP LICAtIÔN DK TRENTIESME TABLE AV. 

El v Y- là fut véritablement digne de la gloire, 
que les meilleurs fiecles luy ont donnée, qui nous 
a le premier enfeigné , que la foufrance faifoit la 
moitié de la vertu , & que l'autre confîftoit en 
l'abftinence. Noftre Peintre inftruit en l'école 
de ce grand Philofophe , nous eftale les images, 
& nous propofe les emblèmes de cette importan- 
te vérité. Il a fatisfait aux deux grandes & prin- 
cipales loix de la Nature : c'eft à dire qu'il nous a monftré ce que nous 
deuons à Dieu , & ce que nous deuons à nos femblables. Maintenant 
il nous inftruit de ce que nous fommes obligez de nous rendre à nous 
mefme ; & produit à nos yeux, le vifage feuere , mais magnanime de 
l'abftinence. Par la il veut nous foire cognoiftre qu'il ny à rien qui nous 
deftache 11 puiflamment de la feruitude des vices, que la refîftance que 
nous apportons aux charmes , & aux folliritations dont ils ont accou- 
ftumé de vaincre nos âmes par l'intelligence de nos fens. Regardez bien 
ce Sage, qui mcfurant à fa foif , ce qu'il faut pour l'efteindre , porte vn 
petit vafè en vne petite fontaine; & yreceuant goûte à goûte la liqueur 
quelle verfe fans aucun meflange de fable & de limon, fe defaitere aufïi 
plainement , que s'il auoit bû dans les fources mefme du Gange & de 
l'Eufrate. Mais ne deftournez pas fivifte, les yeux de défais cette pein- 
ture. Vous n'en auez encore vu qu'vne partie. Confîderez ce loingtain 
qui fè perd parmy des précipices inaccefïibles , & des rochers effroya- 
bles ; & vous y verrez vn ennemy de l'abftinence, emporté par la vio- 
lance d'vn torrent, qu'il pouuoit, s'il euft voulu, facilement euiter. Mais 
ce pauure fou, qui dans les écoles du monde a reçeu cette pernicieufe 
do&rine, qu'il n'y a que les petits efprits qui fe contentent d'vne petite 
fortune , s'eft perfuadé qu'il luy falloir vn fleuue tout entier pour eftre 
deliuré de fon altération. C'eft aufïi pour ce fuiet qu'il s'eft imprudem- 
ment engagé dans les périls ou il fe pert ; ôc pour ne s'eftre pas voulu 
contenter du peu qui fufifoit à fa conferuation. Il a recherché le trop, 
qui au lieu de luy ofter la foif, luy ofte l'efperance & la vie. 



Satyr. i. 



QTOD S ATIS EST Cri CONTIGIT , NJHIL AMPLIVS OPTAT. 

Horliti Dum ex paruo nobis tantumdem haurire relinquas, 

* Cur tua plus laudes cumeris granaria noHris} 
Vt , tibi fi fit opus liquidi non ampli us vrnay' 
Vel cyatho : & dicas, magno de flumine 0allem , 
Qukm ex hocfonticulo tantumdem fumére. eo fit y 
Vlenior vt fi quos deleélet copia iuflo , 
Cum ripa fimul auulfos ferat Aufidus acer. 
At qui tantuli eget , quanto efl opus , is neque limo 
Turbatam haurit aquam , neque vitam amittit in vndis. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 50 

QÎTI A LE NECESSAIRE 2TA RIEK A SOrHAITTER. 




Dans l'heureufe cabane ou la paille me cotture 
le gonfle desplaijîrs qui font bannis du Louure, 
Et préfère mon fort, au fort mefme des Rois. 
Ne défifant que peu , tay ce que ie defire. 
Et troùue que tay fait i/« choix, 
Plus grand & plus beau que t Empire , 
Pour qui mille Tyrans ont deflruit mille loix. 



LA DjOCTRINJE DES M.OEVR-S. 




EXPLICATION. Dr T RENTE-VN JES ME TABLE AT. 

Arçhons doucement ; & eftudions des préceptes 
qui nous font fî neceffaires. Le Tableau cjui s'offre 
à nos yeux ne mérite pas moins d'attention que le 
précédant. Ilnousreprefente l'image de cette mai. 
gnanime frugalité, dont les premiers Philofophes 
ont compofé la béatitude du fïecle d'or. Admirez 
aueque moy , ie vous prie , ce couple bien heu- 
reux qui tout mortel qu'il eft , s'eft efleué par fa 
propre vertu, à la condition mefme des Dieux. Il nous tefmoigne par 
fon action qu'il a befbin de fîpeu de chofe , que ie ne diray rien auec 
exagération , quand ie diray;, qu'il a miraculeufement furmonté les ne- 
ceiïitezdelavie;&par fon abftinence trouué l'art de s'affranchir delà mi- 
ferable feruitude, ou la nature purement humaine , a de tout temps efté 
condamnée. Vous le voyez auffi dans vne tranquillité qui n'eft troublée, 
ny par les maladies de l'ame, ny par les dereiglemens du corps. Il vit fur 
la terre, de la mefme forte que l'on vit dans leCïel. Les Panions n'ozent 
l'approcher ; & les regardant de loin , comme fî elles eftoient deuenuës 
elles mefmes , ialoufes de fa félicité, confeffent à la gloire de l'abftinen- 
ce, que les tempérants font d'vne efpece beaucoup plus noble que ne 
font comunement les hommes ; & qu'à rhefure que nous nous retran- 
chons, ou le defir, oul'vfage des biens qui perifTent ; nous nous met- 
tons en poffefïîon de ceux qui font éternels. 



Hor.lib. 4. 
Od. 16. 



Lib. 1. 
Epifl:. 11. 



Lib. 1. 
Satyr. 3. 



l 'RV G ALITAS SVM-MVM BON KM. 



Viuitur paruo fane, cui paternum 
Splendet in menfa tenui Jalinum , 
Nec leueis fomnôs timor , aut cupido 
S or di dus wfert. 



P duper enim non c fi > currerum Juppetit vfus 
Si <ventri bene 3 fi Uteri efi , pedibufque tuis , nil 
D initia poterunt régales addere mains. 









modo , fit mihi menfà tripes, ty 

Conchafalispuri, & toga , qu* defendere frigus y 
Quamuis crajja, qtteat. 



LA DOCTftINE DES MOEVRS. 31 

LA TEMPERANCE EST LE SOWERAIN BIEN. 




Tempérance héroïque ^fainte i 
Quiconque te loge en fon cœur j / 
Peut Je vanter quileji vainqueur, 
De l'ejperance ty de la crainte. 



ISP 




LA DOGmiNE DES fciOEVRS. 

EXPLICATION DV ' TRE27T E-D ËKXIES ME TABLEAU. 

Ers ON NE n'ignore la fable de Philemon & de 
Baucis.Elle eft peinte dans toutes les Galeries. Elle 
l'eft dans toutes les mémoires. Mais peu fçauent 
l'intention de ces anciens Philofophes qui l'ont 
les premiers inuentée. Les comuns Mytologi- 
ftes fe perfuadent que ceft vn pourtrait des re~ 
compences de l'Hofpitalité; & veulent par la gran- 
deur ou font efleuez ces deux pauures viellars, 
apprendre aux hommes, d'eftre perpétuellement 
charitables, & donner au moins leur bonne volonté , fi la fortune ne 
leur permet pas de donner dauantage. De moy ie vay plus auant ; & 
vous déclare que la penfée des anciens Théologiens a pour fon obiet 
en cette agréable feinte , la recomandation de labftinance, & lafplen- 
deur des couronnes qui luy font aflurées. Tous les Hoipitaliers n'ont 
pas toujours des Dieux dans leurs logis. Mais les tempérants les ont 
toufiours en leur compagnie. Qui -fopporte fa mauuaife fortune fans 
murmure. Qui rend graceààijx. Dieux , des incomoditez de fa condi- 
tion , & de celles de fa vièlleûe. Qui s'abftient mefme des petites chofes 
que fes foins innocens luy ont acquifes. Celuy la feul attire les Dieux 
de leur feiour éternel ;.& les oblige de fè comuniquer a luy. Ils le vi- 
fitent- Us le refpe&ent. Ils reçoiuent auecqueioye, tout ce qu'il leur 
prefente de fon cœur, auflî bien que de fes mains ; & l'aflbciant au par- 
tage de leur gloire^àls ne l'abandonnent point, qu'ils ne l'ayent reueftu 
de ce facerdoce Royal & perpétuel , par le miniftere duquel découlent 
fur la nature humaine, les? grâces &les priuilegesde la condition diuine. 



Hor.iib.4. 
od. <». 



SORS 



SVA 



QVE MQVE BEAT. 



Non pojftdentem multa , njocaucris 
Rfiéiè beatum, reéiius occupât 
Nomen beati, qui Deorum 
Afuneribus fapienter <vri 
Duramque callet pattperiem pari, 
Peiufque lethojîagitium timet. 
Non ille pro caris amicis 
Atit patria , timidus perire. 



Qri 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 3 t 

QjriAYME SA CONDITION , EST H ETRETAT. 




Le mefprts des grandeurs i de la pompe, &* du bruit 
Et le repos obfcur d'vne innocente vie ; 
Ont ce couple f acre iuf qu'au Throne conduit. 
La gloire es~ï comme l'ombre. Elle fuit qui la fuit ; 
Et fuit ceux dont elle eflfuiuiei 



R 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION DV T RENT E-TRO I S IESME TABLEAV. 

Ovs venons de cognoiftre combien font rares, 
& combien font defirables, ces biens fpirituels que 
nous receuons de la frugalité. Contemplons tout 
à noftre ayfe, ceux qui tombent fous les fens , & 
qui peuuent eftre, ou vus , ou touchez Ce font 
les félicitez de la vie des champs , &: les trauaux 
délicieux qui compofentla deflinée biën-heureu- 
fe, de ceux qui loin de la cour & du grand mon- 
de , gouftent fur la terre, cette profonde ttanquillité , qu'à peine les am- 
bitieux fe figurent dans le Ciel. Ne vous perfuadez pas que ce labou- 
reur fe plaigne du trauail, qu'il efl: obligé de partager aueque fes bœufs. 
Sa peine luy eft vn repos. Sa tâche vn diuertifTement , & vn ieu -, & à la 
là fin de la iournée,fon corps ne fe trouue pas plus fatigué que fon ef, 

fit. Le Vigneron qui 1 accompagne ,& que poflible vous eftimezma- 
eureux , pour ce que vous n'eftes pas tout à fait guens de l'intempé- 
rance, ne reçoit pas vne moindre fatisfa<5tion. Il marie les vignes aux 
ormeaux , & fait cette alliance auec tant de ioye , que fi noftre Peintre 
auoit le don de faire parler les images , nous entendrions cet innocent 
bien heureux , rendre grâces au Ciel des douceurs de fa condition. En 
erFe& ceux la font véritablement heureux qui fe poffedent tous entiers, 
& qui délirant peu , poffedent tout ce qu'ils défirent ; & non pas ceux 
que nous voyons dans vn lointain , armez de fer & de feu, fe porter 
comme belles enragées, à la deftru&ion les vns des autres. 



. ■ 







■ 



Hor.lib. 

Ep. od. ï 



AGRIGKLTVRAÎ BEATITVDO. 

Beatus ille qui procul négatifs 
Vt prifea gens mortalium , 
Patefna rura bobus exef cet fuis, 

Sohttus jymniefenore : 
Nec excitatitr clajjîco miles truci, 

Nec horret iratum mare, 
Forumque vitat , & fitperba ciuium 
Potentiorum Umina. 



Virg.i. 
Géorg, 



O fortunatos minium, fuafi bona norint, 
Agricoles > quibus tyfaprocul difeordibus armis 
Eundit humi facilem viélum iufîijpma telîus: 



I LA DOCTRINE DES MOEVRS. 33 

I ZA VIE DES CHAMPS EST LA VIE DES HEROS. 




Vante qui voudra les Cite^ 

Ou les mortels comme enchante?; 

Tiennent four des grandeurs , leur contraintes feruilles 

Pour moy i'ayme les champ. Cariy voy des beauté? 

Que l'on ne voit pint dans les Villes. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. • 

EXPLICATION Dr TKENTE-QVATRlESME TABLEAV: 

I c'eftoit afleZ d'eftre content , pour eftre vraye- 
ment heureux, noftre Peintre n'adiouteroit pas ce - 
Tableau aux quatre précédants. Mais il nous décla- 
re qu'en celuy-cy , il acheue ce qu'il n'auoit qu ef- 
bauché dans les autres. Il nous a communiqué les 
àuantages, & les douceurs que gouftent les tempé- 
rants. IÎ veut maintenant leur apprendre , que 
pour eftre parfaitement heureux , ils doiuent co- 
gnoiftre leur bon-heur ;& le regouftant, s'il eft permis de parler ainfi, 
par la réflexion , & par la mémoire , faire de cet eftude , le principal, 
& le plus afïidu exercice de leur vie. Ceft pourquoy il nous peint vn 
parfait Tempérant dans le fond d'vne valée obfcure & folitaire. Par fon 
action arreftée & méditante , il nous tefmoigne les fpecujations de fon 
ame ; &;fçmble nous dire qu'examinant fa vie paflee, il tâche de decoùurir 
dans le fond de fon cœur , s'il ne s'eft point égaré de ce milieu , qu'il 
s'eftpropofé, comme le termeticfes actions ;& fî ces mefmes actions ref- 
pondent bien au niueau, par la îufteffe duquel il à deflein de les régler. 
Pour nous autres qui ne fômmes pas dans cet examen, portons nos 
yeux de tous collez, & voyons foigneufement ce qui fe palfe au dçffus 
de luy. Voicy des rochers bien haut efleuez. Mais ils font empôftez 
par la violance des tonnefes. Yoicy des tours d'vne excefliue hautejar. 
Mais le fefte fera bien tèft'âu deffous des fondements. Voicy "des 
Pins qui portent yifolammentîeurs pointes iufquedans le Ciel. Mais ils 
font arrachez par lej racines^, & feruent de but à la cholere des vents. 
Tous ces fpecîracle^ :fup>erbes _& funeftes , font autant d'enfeignemens 
que là nature nous Honne, pour nous faire euiter les excez,&pour nous 
obliger à croire qu'vne grande ambition eft vn' grand mal ; &t que les 
intempérances d'efprit ne font pas moins criminelles que celles du corps. 

BENE QVI L AT VIT BENE VIXIT. 

Hor.iib.i. Auream quifquis mediocritatem 

oà. 10. Dilizit , tutus caret ohfoleti , . . -v» 

„ ?., d. A ~* - j 

Soraibus tecti 3 çjiret mutdenaa 

Sobrius au la. . 

Scepàs <ventis agit atur ingens' 
PinuSy & celfa grauiore càfu 
Decidunt turres , feriuntque fummos 
Fulmina montes. 

LA 



LA DOCTRINE DES MOEVR.S. 54 

LA VIE CACHEE EST LA MEILLEURE, 




CeJJe de te ronger de foins ambitieux; 
Foule aux pieds les grandeurs qu'en vain tu tepropofès, 
Vy pauure ; mais contant. Ceux la font prefque Dieux 
Qtu n'ont befoin d'aucunes chofes. 



LA DOCTRINE DES MOEV'RS. 




EXPLICATION BV TRENTE-CIN QVlESME TAlSLEAr. 

Ostre fçauant Deflïgnateur emprunte du ma- 
lheur de quelque vertu foible , l'inftruction qu'il 
nous veut donner ; & tirant de la perte d'vn par- 
ticulier , vn aduertifTement capable d'en fauuer 
beaucoup, nous veut faire cognoiftre que nous ne 
faifonspasfifouuant naufrage par les grandes tem- 
peftes qui trompent noftre conduite , que par l'i- 
gnorance , auec laquelle nous nous embarquons 
fur vne mer qui nous eft inconué. Les apparances du calme nous oftent la 
crainte de l'orage y & comme au commencement elle nous a rendu té- 
méraires, à la fin elle nous rend impuiflans & timides. Le miferable que 
vous voyez enfeuely tout viuant dans fon ordure , ne s'eft pas représen- 
té en faifant la defbauche, les incommoditez dont elle eft fuiuie. Il n'a 
iugé du vin que par le gouft ; & n'a penfé n'y a la force n'y a la mali- 
gnité de fes fumées. Aufli la tefte fait à bon droit , la penitance de fa 
propre faute ; & pour n'auoir pas donné de bons confeils , fouffre la 
peine qu'elle a méritée. Ne laifTez pas d'accorder quelque chofe à l'infir- 
mité de l'homme. Traitiez cétyurogne plus doucement qu'il ne deuroit 
eftre ; & le confiderant comme vn nouueau foldat , qui pour n'auoir 
pas feeu bien combattre, eft demeuré eftendu fur le champ de bataille, 
auoiiez que s'il felfut ferui de fes armes, & de fon cœur , aufïi bien que 
fon compagnon , il auroit comme luy, triomphé des ennemis , qui luy 
ont fait mordre la poudre. Toutes ces figures ne nous reprefentent au- 
tre chofe finon, que la prudence, la fobrieté , & la vigilance, doiuent 
eftre infeparables d'vne ame qui veut monter au temple de la vertu. 



CRAPVLA INGEN IVM OFFVSCAT. 



Hor. lib. t. 
Satyr. i. 



^-quin corpus onujlum 



Méfie mis njitiis animum quoque pragrauat njna 3 
Atque affigtt humo diuina particulam aura. '. 
Alter , i)bi dïc~lo citius curata fopori 
Membra dédit , vegetus prœfcripta ad muniafurgit. 
Hic tamen ad melius poterit tranfeurrere quondam ; 
Siue diem fefium rediens aduexerit annus, 
Seu recreare volet tenuatum corpus j vbique 
Accèdent anrit , gp traâlari moïlms œtas 
Imbeciîla volet. 



LA DOCTRINE DES MÔËVRS. 35 

LES EJTCEZ DE LÀ BOUCHE SONT LA MORT DE L'ÂME* 




Montre que l'on voit toufiours jure * 

Pourceau dont le ventre eSl le R.oy: 

A tort tu te vantes de viure 

Ceux qui font au tombeau^ nj font pas tant eue ioyi 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV T RENT ES 1 XI ES ME TABLEAV. 

E ne m'arrefte pas à vous expliquer les folies, 8c 
les dérèglements de ce Tableau. Il faut n'eftre pas 
du monde pour ne les pas cognoiftrej& pour n'e- 
ftre pas perfuadé que le bal , le ieu, le vin, & l'amour 
font les plus ordinaires , & les plus délicates liai- 
Ions delà conuerfationciuilifée. En cela les cours 
ne font point diftin6tes des villes. Les bourgeois 
enchérirent fur la galanterie des courtifàns. Ils 
marchent tous également aux defbauches ; 8c l'aufterité des anciennes 
mères- de-familles , s'eftant apriuoifée par la gallante comunication des 
coquettes, c'eft maintenant eftre du grand monde , que de voiries filles 
conduites par leurs mères vaines 8c ridicules , en ces marchez folemnels, 
ou la pudeur & l'honefteté font prefque aulfi rarement données , que 
fouuant elles font vendues. Mais que ces voluptez ne nous corrompent 
pas aulïi bien que les autres. Si nous ne fommes pas affez magnanimes 
pour aymer la vertu, à caufe d'elle mefme, au moins foyons prudants; 
8c l'aymons pour l'amour de nous mefme. Voyons de quelles inco- 
moditez les voluptez font fuiuies. Apprenons ce qui fe pafTe , dans le 
cabinet des defbauchez ; 8c écoutons ce que difent ces gueux , 8c ces 
malades que noftre Peintre à cachez dans le fond de fbn Tableau. I ett> 
tends leurs plaintes , ie voy leurs larmes , 8c apprends de leurs propre 
bouche, que les douleurs, 8c la mandicité qui eît la plus grande de tou- 
tes , font les interefts épouuantabies , que le temps exige de la ieunefle 
perdue, pour les voluptez pernicieufes, que cet vfurier leur a preftéés. 



VOLVPTATVM VSVRAE. , MORBI ET MlSERIAÎ. 



Horat. 
Lib. I. 

Epift. i. 

Aul. Gel- 
lius. 



Sperne voluptates, nocet emta dolorevoluptas. 

Lais Corinthia ob elegantiam njenuflatemque forma t grandem 
pecuniam demerebat : conuentujque ad eam ditiorum hominum ex 
omni Gracia célèbres erant: neque admittebatur, niji qui dabat y 
quod popojcerat. Ad banc Demoflenes clanculum adit ; & , vt 
Jtbijui copiant faceret y petit. At Lais /uue}cts tyoL^/uds v toA^tsk 
popojcit. Tali petulantiâ mulieris atque pecunia magnitudine 
iéîus expauidufque Demoflhenes aucrtit; & difcedens, cbo wv/jloj, 
inquitf [juuyiw ^if^/^I /jhtu/mMiclv. 



QVl 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 36 

QVI ACHETTE LES VOL^PTEZ, ACHETTE VN REPENTIR. 




Baie y mafque, brelande y yurogne , fais F amour. 

Sois tout aux volupté"^ ; &* les pojfede toutes. 

Bien tofl la patiureté , la grauelle ,ou les goûtes; 

Et mille autres douleurs qui 'viennent à leur tour. 

Te feront par de longs fuplices, 

Payer à chaque heure du iour, 

Le cruel intereft de tes courtes délices. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION W TRENTE-SEPT 1ESME TABLEAU. 




Evt eftre n'auez vous pas remarqué cequeic 
vay vous dire. C'eft que la peintute a cela deco- 
mun auequelapoéile dramatique, qu'en chaque 
Tableau, auiïî bien qu'en chaque pièce de théâtre , 
l'on y doit obferuer l'vnité de fuiet.Ne faifons pas 
cetort,ievousprie,à noftre excellant Peintre, de 
croire qu'il ait ignoré cette reigle fondamentale 
de fon art. Il les a toutes conues , & les a toutes 
iudicieufement pratiquées. Mais ayant deiTein de 
nons donner en ce Tableau , vne inftru&ion toute entière , il s'eft vo- 
lontairement difpenfédé la feucritédeceslois, afin deioindre des choies 
qui eftoyent feparées de temps & de lieux -, & par cet artifice , nous 
monftrer comme tout d'vne veuë, la caufe & l'effet de nosincontinan- 
ces, Vous voyez confufement l'Europe &i'Aiîe;la Phrigie &la Grèce; 
Troye & Lacedemone. Ces hommes armez , & combattans 9 font les 
complices du ieune Prince de Troye, qui tous enfemble ont enleué cet- 
te fameufe Reine , dont la beauté fut fatale a tous les demy-Dieux de 
fon fiecle. Ses rauifTeurs la portent dans le vaiffeau , qui la doit mener 
à Troye. Mais fi vous hauflez les yçux , vous l'y verrez défia arriuée; 
& vous la verrez bien diftinâ:ement,à la lueur des fiâmes , qui confiV 
ment cette fuperbe & malheureufe ville. Permettez moy, s'il vous plaift, 
de faire maintenant vne nouuelle reflexion , fur le fuiet de cette pein- 
ture; & dire à la gloire de mon Peintre, qu'il a très religieufement ob- 
ferué les myfteres de fon art. Car le rauiffement d'Helene, &l'embraze- 
ment de Troye ne font qu'vne mefme chofe, puis que Troye commen- 
ce à brufler dans Sparte mefme ; & que les Troyens font condamnez 
a la feruitude des Grecs , au meime inftant que le voluptueux Alexan-" 
dre rauit la femme impudique du trop indulgeant Menelaus. 



Hor. lib. i. 
Epift i. 

Lib. r^ 
Od. iy. 



SEQVITFR NOCE NT ES VLTOR BEVS. 

Seditione, dolis 3 fcelere , atqtte lihiàins, g? ira, 
lliacos entra muros peccatur , 0* extra. 

Paftor cum traheret per fréta nattibu- 
ïdais Helenen perfidus hofpitam , 
Ingrato celeres obruit otio 

Ventes , i)t caneret fera 
JV 'ère us fat a. Âdala ducis aui âomum, 
Quant multo répéter Grœcia milite , 
Ceniurataiuas ntmpere nuptias. 
Es revnam Priami vêtus. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 37 

IL NY A POINT DE CRIME SANS CHASTIMENT. 




MifirablesTroyens , par les Dieux immole^ 

A leurs rangeâmes légitimes : 

N. 'accu fe% fins les Grecs t Ji vous efies brulex,- 

VoHre Prince impudique, & l'excè% de vos crimes , 

Ont alumé le feu qui njous a defole^. 




LA DOCTRINE DES MOEVR.S. 

EXPLICATION DV TR ENTE-HJ^ICTI ES M E TABLEAU. 

Ovs vous fouuenez bien, comme ie croy, de l'ex- 
cellante méthode, dont fe feruoyent les Romains, 
pour détourner leurs enfans , de ce chemin fatal 
que l'abord artificieux de la volupté, leur fîguroit 
plein de délices. Plutarque raconte qu'autant de 
fois que ces grans hommes vouloyent donner à 
ces ieunes gens, horreurdel'yurogneriejilsauoient 
acouftumé de faire enyurer leurs eïclaues , & les leur 
faifoient voir comme noyez dans l'écume, & dans le vin qu'ils auoyent 
rendus. Nous auons trop bonne opinion de noftre Peintre ftoique, 
pour croire qu'il ayt changé de party ; & qu'il ayt quitté les galeries de 
Zenon , pour fe ietter fur le fumier de Diogene. Cela n'efl pas auffi. 
Mais il s'eft perfuadé qu'il ne pouuoit faillir d'imiter la fàgefle Ro- 
maine ; & que pour imprimer bien auant dans les âmes, l'auerfîon de 
ces defbauches, que l'honnefteté ne permet pas de nommer, il deuoit les 
reprefenter, auec toutes les circonftances perilleufes & ridicules , dont 
elles font prefquc toufïours accompagnées. Il iouë donc icy la cata- 
strophe d'vne comédie Italienne. Le Pantalon que tous les deftins co- 
miques condamnent , à la neceiïité d'eftre toujours poltron , & touf- 
iours cocu ; ayant efté aduerty par fon valet , que quelque Leandre , ou 
quelque Lelio eft aueque fa femme, entre la daguea la main, pour immo- 
ler i'vn& l'autre, à la mémoire de fon honneur. Mais Marinette,quieft 
faitte au badinage,n'a pas manqué d'aduertir les amants de la venue du 
bon homme. Leandre au fïi n'a fait qu vn faut du lit dans vn coffre ; & 
s'eft imaginé que le cocun'auroitpaslenezaffez fin pour fe mettre fur fes 
voyes. La fortune toutefois la trompé, car le vieux punais a fenty l'o- 
deur delà befte; & vous le voyez courir a la vangeance,maisen vne po- 
fture plus propre à faire rire, qu à faire peur. Ifabelle cependant contrefait 
la defolée ; & réclame les Dieux aufquels elle ne croit point. Pour le galant 
bien qu'il fçache que le Pantalon eft vne mauuaife lame , il nelaiffepas 
de fe repentir de la dangereufe curiofité, qui luy a donné Penuje de 
prendre part aux plaifirs d autruy ; & par de belles remonftrances con- 
iure le Pantalon, de ne point tremper fon glaiue, dans lefang d'vn hom- 
me plus malheureux que coupable. 



IMFROBFS NfMQtfA M LIBER EST. 

H 0131 - 1 ■*■ Quià refert , i;ri virgis , ferroque necarif 

satyr. 7 . AuSloratus eas : an turpi claufus in arca, 

Quo te demifît peccati confcia herilis 
Contraclum , genibus tangos caput ? 

pallida leêîo 

satyr. 1. Dejîliat mulier : miferam fe confcia clameU 

eïïne marito 

Jldatrona peccantis in ambos iufla pote fias ? 

In corruptorem ryel iufiior? L E 



Lil>. i. 
Satyr. 7 



LA. DOCTRINE DES MOEVRS. 



38 



LE VICE EST VNE SERVITUDE PERP ETVEZZE. 



----- — 




Voleur d'vn bien fi cher a Ton 'vray pojjejjeur 
Monftre qu'un feu brutal incejfament confume. 
Confejje au trifie obiet au glaiue puniffeur, 
Que ton plaifir pajjiè na point eu de douceur, 
Que ton péril prefant ne change en amertume. 



LA DOCTRINE DES MQEVRS. 




EXPLICATION Dr TRENTE-NEVFIESME TABLEAV. 

E Pantalon n'auoit pas deffein , comme vous 
voyez en ce Tableau, de pardonner l'iniure qu'il 
auoit receuë. Mais ayant pour le moins autant 
de peur que l'adultère, il luy adonné le temps de 
fe defembaraffer de fon coffre , & de gaigner la 
campagne. Le voila qui fe coule le long de la rué; 
& qui fe rit des menaces que le Pantalon luy fait fur 
le feiïilde fa porte. C'eft affez de cette Comédie. Ne 
•nous diuertiffons pas dauantage de ces folies criminelles ; & reprenant 
noftre feriêux , feparons le pur de l'impur. Voyez vous ce defbauché, 
qui a par manière de dire, le poignard a la gorge. Peut eftre vous figu- 
rez vous,qu'eftant deuenu fage par le péril qu'il a couru, ilfe retire chez 
luy, aueque vne ferme refolution d'abandonner le vice, & de ne cour- 
re plus de hazard, que dans les occasions d'honneur. Nullement. Mais 
plus infenfible a fa propre honte, & a fon propre danger, que le Lyon 
ou le Tygre ne l'eft à la cage, & aux fers, dont il eft efchappé, ilpafle 
d'vne abyfme en l'autre > & va chercher chez vn fécond Pantalon, vne 
féconde Ifabelle. Que cette ridelle image de la corruption du fieclenous 
doit fenfîblement toucher. Certes la Vie de la defbauche, eit vne vie 
bien baffe, bien honteufe , & bien brutale. Il ne faut pas s'eftonner fî 
les (âges font tous les iours de fî grands efforts fur eux mefmes , pour 
furrfionter de fi grandes foibleffes; & fi pour n'y tomber ïamais, ils dé- 
clarent vne guerre fi fanglante, & fi mortelle a la malheureufe chair, 
qui toute efclaue & toute déchirée quelle eft, ne laiffc pas de nousfol- 
îiciter continuellement à des ordures. 



IMPROBTS EX SERV1TVTE AD SERVITVTEM PRORVIT. 



Horat.1.2. 
Satyr. 7. 



Euafii ? credo metues doclufque cauebis : 
Quares au and o iterum paueas, iterumque périr e 
Pojfts. O toties Jeruus ! qua bellua ruptis 
Cum femel ejfugit, reddit fe praua , catenis ? 



LA DOCTRINE DESMOEVRS. & 

LE BESÊAVCHE' PASSE D'^N'CRIME A Z'AFTRE. 




Qunjn ejprit impudique efl ejclaue du njice % 

Que l'homme efl malheureux, qui s'y laijje emporien 

Regarde ce perdu qui fort du précipice. 

Il nen efl ejchappè que pour s'y reietter. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV QVARANTlESME TABLEAV. 

E n'eft pas aflez de vaincre vne partie de nos en- 
nemis. Tant qu'il y en aura en eftat de nous atta- 
quer, nous ferons en danger d'eftre battus. Il faut 
donc acheuer de les deffaire , afin de rempor- 
ter vne entière victoire. le me figure que nous 
auons profité des enfeignemensque nôtre Philo- 
fophe nous a donnez. L'amour , le ieu , le vin, 
font pofllbk autant d'ennemis renuerfez à nos 
^ieds. Mais l'ambition ne l'eft pas. Cet infenfé defir des filtres, des 
couronnes , & des richeffes ; nous ronge encore les entrailles , nous 
pique l'efprit , & tâche de triompher de nôtre tempérance. Voyons de 
quelles armes nous auons befoin , pour euiter cette honteufe deffaite, 
& nous arracher à vne feruitude , qui eft d'autant plus ignominieu- 
fè, que les marques que nous en portons, eftant des marques fort efclat- 
tantes , font vifibles a tout le monde. Mais il ne faut pas que nous 
cherchions ailleurs, l'inftru&ion qui nous eft neceflaire. Nous la pou- 
uons tirer de la magnanimité du demy-Dieu , qui eft peint en ce Ta- 
bleau. Confiderons ie vous prie, comme il fe conduit parmy les tenta- 
tions de la fortune , & les appas de l'ambition. Le Peintre nous le rc- 
prefente couuert de fa peau de Lion, & armé d'vne mafTe viétorieufe de 
tous les monftres,dontil a efté combattu. Il foule aux pieds l'amour des 
richeiTes ; & par la victoire qu'il a remportée fur fes panions, doit inf- 
pirer vn grand defir à tous les hommes, de mêprifer des biens qui oftent 
le feui bien de la vie. L'Oriant & le Couchant , le Midy & le Septen- 
trion : en vn mot , l'vn & l'autre monde luy offrent à l'enuy des cou- 
ronnes. Mais il les refufe, auec plus de generofité, quelles ne luy font 
offertes ; & ne prétendant autre gloire , que celle dont la vertu le fait 
eclatter, nous apprend que celuy lafeulqui foule aux pieds les grandeurs, 
eft digne de les poffeder. 



Horat. l.i. 
Od. t. 



Sencc. 

Thyeft. 



QJfIS DITES i QVI NIL CFPIT, 

Latius règnes auidum domando 
Spiritum, quant fi Libyntn remotis 
Gadibus iungas , & vterque Ptnus 
Seruiat <vni. 

Rex eft, qui pofuit metus , 
Et diri mala, peéloris : 
Quent non ambitio impotens, 
Et numquam ftabilis fauor 
Vulgi pracipitis mouet. 
Qui tutopofitus loco t 
ïnfrafe videt omnia. 



CELVY 



h 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 40 

CELVY LA SEVL EST RICHE QTI M ES PRISE LES RICHESSES. 




Peuples de ïnjn tyï autre monde , 
Vous tante% vainement y <vn homme égal aux Dieux. 
Le globe ou vous marche^ efi vn point a fesjeux: 
Et bien loin de régner , Jttr la terre ou fur l'onde 3 
Il médite vn Empire, aujji grand que les deux. 



X 




t-À DOCTRINE DES MOEVRS. 
'explication Dr qj^arante-vniesme tableav 

O vs auez trop ouy parler du fameux &c redouta- 
ble feftin , qui eft peint en ce Tableau , pour me 
perfuader que vous enfoyez en peine. Neantmoins 
le ne laifferay pas de vous en entretenir fuccinte- 
ment, puis queftant encore extrêmement malades 
de la maladie de la cour , il eft neceffaire de vous 
donner fouuant des contrepoisons, contre vn fî dan- 
gereux venin. Mais ie vous traitte trop fauorable- 
ment, de ne vous cônfîderer que comme desr malades orciinaires. Voftrè 
mal eft furnaturël. Voftrc ame en eft attaquée aufïi bien que voftre 
corps ; & l'oze dire, fans vous offêncer , qu'èftaiït pofTedez par le dev 
mon de l'ambition , vous eftes de ces Ehergumenès infortùnez,que les, 
coniurationSj&lesèxorcirmesïnefiile ne font pas capables de guérir. Mais 
vous ne le ferez iàmais , fî vpùs ne l'êftes par la Vertu de l'exemple que 
ie vous propofe. Vous conniàiffez bieriicet ancien Tyran de Syracufe, a, 
fa mine orgueilleufe & cruelle, Né vous ârrèftez donc pas aVle confîde- 
rer j mais tenez les yeux arrleftèz , fur 1 ambitieux Damocles , aufïî fixe- 
ment qu'il a la véuë attachée , a la pointe du fer , qui luy pend fur la 
tefte. S'il n'eftoït efpouuarité ëomme il eft , i'aurois bien enuie. de luy 
demander s'il fe fouuient des derniers vœux qu'il a faits j&s'ilgouftë 
bien le fuperbe'& délicieux appareil , pour lequel il les a faits. Mais if 
n'a non plus d'oreilles pour nous i qu'il en a, pour la mufîque qu'on luy 
donne. C'ëft pourquoy ie vous cbnfëille de laiffer ce timide, & ridicule 
courtifan, dans le fupplice qu'il a mérité ; &. rire de le voir à la table 
d'vn Tyran, aufîî gefnç, que s'ilîèftoit à la torture. Confenez aufïî que 
Denis eftoit vn habille homme , quoy qu'il fuft vn mefchant Prince, 
puis qu'il auoit vne fî parfaite cognoiffance de fa condition -, 8c puis 
qu'il nous confefTe encore âuiourd'huy , qu'il a toufîours efté plus mal- 
heureux, que ceux la mefme qu'il a les plus tourmentez; & quoy que le 
monde infenfé fe figure , que la condition de bourreau , n'eft gueres 
moins funefte, que celle des miferables qu'il eftend fur des roues. 

BEATFS JLLE NOT^ EST , CV1 SEMPER ALIQTIS TERROR IMPENDIT. 
Horat.1.3. Difiriélus enfis cuifuper impia 



QL 1. 



Ceruice pendet , nonfîcula dopes 
Dulcem eUborabunt faporem, 
Non auium , Cytharœque cantus 
Somnum reducent. Somnus agreflium 
Lents njirorum non humiles domos 
Faflidit ; 'vmbrofamque ripant, 
Non Zepbyrif agitata Tempe. 



LA DOCTRINE DES M OE V R 1 



4< 



L A CRAINTE DE LA MORT, EST LA PUNITION DES ÂMBITIE^JT, 




'--.- -.----. ■L- S '.<r. -<■: - - -- := i -=■■» .. . - . - 



Voye^ 'vous ce Tantale au milieu des feflins y 
Qui meurt a tous momens 3 pour trop aymer la vie* 
Sçachez ^ambitieux) qu ayant la mefme enuie 
Vous aure% les mefmes dejlinsi 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV QVARAJSfTE-DETXl ES ME TABLEAU. 

E voy bien rintention,aueque laquelle noftre Pein- 
tre a formé le deffein de ceTableau.il veut que nous 
foyons nous mefmes iuges en noftre propre cau- 
fe ; & que nous confeflions noftre aueuglement, 
& noftre imprudancej puis que tous ce que nous 
fommes, nous cherchons noftre repos, ou iamais 
perfonne ne la trouué. Les vns fe font imaginez, 
que L'abondance, & les richefTes ne font defirées, 
qu'a caufe des aifès, & des contentements qu'elles donnent à leurs poC- 
fefTeurs. Les autres ont cru que les grandes fortunes eftoient trop hau- 
tes, & trop refpe&ées, pour appréhender ces petits démons familiers, 
qui fous le nom de foucis & d'inquiétudes , tuent les corps , & empoi- 
fonnent les âmes. Mais le Tableau que nous regardons , eft vne belle & 
conuainquante réfutation de toutes ces erreurs ; & tout enfemble , vn 
excellant remède pour guérir les ambitieux. Confiderez leauecprefàn- 
ce d'efprit, & vous y verrez comme entaflez les vns fur les autres ; tous 
les biens dans lefquels chaque homme croit rencontrer, ce que tous dé- 
firent également. Voicy lvn des Cefars affis dans vn Throîne, d'où il 
règne fur tout le monde. Il eft victorieux de mille peuples , chargé de 
mille lauriers, riche des defpouillesdel'Oriant,&du Midy; enfin adoré 
des peuples les plus efloignez de l'Italie. Il eft cepandant fi perfecuté des 
bourreaux fècrets, qui font infeparables des grandes fortunes, qu'il ne 
confîdere tous les auantages qu'elles luy donnent, que comme autant de 
cruels, & irréconciliables ennemis, qui fuccedent les vns aux autres, pour 
remettre le fer de moment en moment , dans fes playes toutes fanglan- 
tes. Ce n'eft pas aufti cognoiftre l'excellence de la nature de l'homme, 
que de croire que fon bonheur foit attaché a des chofes qui depandent 
du caprice, & de la brutalité d'vn monftre qui a mille telles -, & ne pas 
auoiier auec noftre fage , que les foucis , les foubçons , & les craintes, 
font les plus affidus , comme les plus importuns courtifans , qui font la 
foule dans le cabinet des Princes. 



NECESSE EST VT MVLTOS TIME AT , QVEM MVLTI TIMENT. 

Hor.iib.i. pq on en i m ga%a y neque confularis 

od - t6 - Sommouet liâîor miferos tumultus 

Mentis , ç£* curas laqueata cirçum 
Tefta voUnteis. 

Lib -^ Non domus grfundits , non aris aceruus , gp auri, 

Efift. %. JEgroto domino deduxit corporefebres. 

Non iimmo curas : valeat pojfejjor oportet, 

Si comportâtes rébus , bene cogitât <vti. 

LA 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 4 & 

LA CREJNTE EST LA COMPAGNE DE LA PUISSANCE. 




Ces gardes aux cajàques peintes, 
Dont les Rois font enuironne^ j 
Ne les dépendent point des creintes t 
A quoy Dieu les a condamne^. 
C'efl en vain qu'ils o^ent fepleindre % 
D'vn Arreftjt iufte &* fi doux. 
Celuy qui je fait creindre a tous 
Poit efire réduit a tout creindre. 



Ï.À DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION Dr QVARANTE-TROISIESME TABLE AV. 

ette peinture n'eft que l'explication dvnç pen- 
fée du plus inftru&if, & du plus moral des Poét- 
tes Latins. Pour nous monftrer qu'il ny à point de 
condition ou l'homme trouue fon repos , il nous 
propofe certaines perfonnes , dont les vnes cher- 
chent leur élément dans la licence de la guerre; & 
les autres dans cette vie oyfiue & pareffeufe , qui 
compofe la Félicité des matelots. Le Peintre nous 
reprefente après luy des Soldats à pied & à cheual , armez pour l'attaque, 
& pour la deffence ,• & neantmoins il nous les figure tellement frappez 
de terreurs paniques , & fî puiflament combattus d'ennemis inuifi blés, 
que bien qu'ils fuyent a toute bride , ils defefperent toutefois de pou- 
uoir échapper au fer qui les pourfuit. Les bleifeures , la feruitude, &la 
mort > enfin tout ce qu'on fe figure de plus effroyable , dans vne con- 
dition extraordinairement malheureufe, fe prefente à leur imagination; 
& par le redoublement de leurs craintes , leur fait payer auec vfure , la 
fauffe ioye qu'ils ont gouftée dans l'impunité de leurs crimes. Ce n'eft pas 
affez d'auoir vu ces malheureux. Voyons en d'autres, que la folle curiofï- 
té de pafTer d'vn monde à l'autre, ou l'infatiable auidité des richefles,ont 
fait inconfiderement embarquer fur l'Océan. A peine ont ils perdu la terre 
de veue, & decouuert les premiers fïgnes de la tempefte qui fe forme, 
qu'ils fe repentent d'auoir cru leurs mauuais conquiers; & fe trouuent 
enuironnez de foucis bien plus cuifàns , & d'apr>rehenfions bien plus 
viues, que n'eftoient les incommoditez qui les ont chaffez de leurs mai- 
fons. 



Horat.1.7.. 
Od. x6. 



CVRJE INEVITABIZES. 

Scandit aratas vitiojà naueis 
Cura : nec turmas equitum relinquit, 
Ocyor ceruis, &r* agente nimbos 
Ocyor Euro. 



Lib. 3. 
Od. 1. 



timor & mina 



Scandunt eodem quo dominas : neque 
Decedit œrdta triremi , &* 

Pofi equitem fedet atra cura* 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 4$ 

PAR TOVT LE SOrCY NOfS ACCOMPAGNE. 




îette toy dans la Cour. Entre dans les affaires. 
Monte fur l'Océan. Cours les deux Hemijpheres. 
Demeure en l'autre monde» Habite celuy-cy. 
Suy les arts de la Paix ; ou l'horreur de la guerre, 

Tant que tu viurasfurla terre } 

Tu ne feux viure qu'en foucy. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV OTAIiANTE^QT^ATRlESME TABLEAV. 

Entends vos murmures fecrets; & voy bien à 
vos actions, que vos fentimens ne font pas touf- 
iours d'accord aueque la Philofophie. Vous 
aiïouez aueque elle , que la Cour, que les ri- 
chefTes , & que les conditions em inentes font ac- 
compagnées de grandes inquiétudes. Mais vous 
voulez aum*, qu'elle confeiTe, que la pauureté eft 
vn grand mal; & que chagrin pour chagrin, fou- 
cy pour foucy, fupplice pour fupplice, l'abondance eft incomparablement 
plus fuportable que la mifere. Noftre Peintre a preuenu vos obie&ions; 
& pour vous le refmoigner, il reprefente en ce Tableau , toute la rage 
& toute la tyrannie de la pauureté. Mais ce n'eft pas de la pauureté illu- 
ftre, de la pauureté volontaire , de la pauureté héroïque. Cette pauure- 
té barbare & inhumaine qu'il nous peint, eft vne pauureté populaire, 
vne pauureté forcée; enfin vne pauureté lâche , infâme, & corrompue, 
qui n'a autre père que le crime , ny autre obiet que le mal. En effet fi 
cette enragée rencontre vne ame foible, vne ame timide, vneame igno- 
rante, il faut auoiier qu'elle exerce d'eftranges fupplices fur elle ; & quand 
vne fois, elle s'en eft rendue* maiftrefTe,elle deuientlaplus cruelle des furies, 
& luy tient toufîoursdeuantlesyeux Tes fouets, & fes ferpents, pourluy 
imprimer le defefpoir. Si cette miferable poffedée refifteàcette tentation, 
elle lafaitfuccomber fous vne autre. Elle luy commande imperieufement 
de tout faire, & de tout fouffnr. Elle la contraint de fe ietterles yeux fer- 
mez, dans les précipices qu'elle luy prefente. Elle efface peu à peu le ca- 
ractère diuin , que l'homme porte fur le front. Elle luy arrache les fenti- 
ments d'honneur, & de vertu, que la nature luy a grauezdans le cœur; 
& l'ayant détourné du pénible chemin , par lequel on monte aux Tem- 
ples de ces deux diuinitez , elle luy deffend mefme de hauffer les yeux 
vers la cime de la montagne , ou elles font adorées. 



Horat. 1. ;, 
Od. 24. 



Scncc. 

Confol.ad 

heluiam. 



PAVPERIES NON TEMNENDA. 



im 



ipro 



bis 



Magnum pauperies opprobrium, iubet 
Quiduis & facere , & pati : 
V'irtutifque viam deferit arduœ. 

In paupertate nihil mali ejje, qui/qui s modo nondum peruenh 
in infaniam omnia fubuertentis auaritia 9 atque luxuria t intelli- 

"LA 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 44 

LA 1> AFFRETE' EST PZTSTOST BIEN QFE MAL. 




La pauuretê neft pas indifférante ; 
Zenon a tort de la mettre en ce rang. 
Par fa vertu , l'ame la moins puijjante, 
Peut triompher de la chair &* dufang. 




LA DOCTRINE DES MûEVRS. 

EXPLICATION T>jr QVARANTE-CIN QV1ESME TABLEAU. 

E voy bien que mes raifons font capables de vous 
vaincre , mais qu'elles ne le font pas de vous per- 
fuader. Vous n'auez tien a repartir , & toutefois 
vous n'eftes pas fatisfaits. Voicy nôtre Peintre 
qui vient à vôtre fecours. Il nous prefente vn 
Tableau , qui femble parler en vôtre faueur j & 
nous montre iufqu'à quelle honteufe feruitude, 
l'homme eft réduit par la rigueur de la pauurc- 
té.A n'en mentir point, cet obiet eft vne puhTante raifon, pour porter 
les efprits à la recherche des biens de la terre. Mais ne triomphez pas de la 
confemon qui m'eft efchappée. Vous ne conferuerez gueres lauantage 
qu'elle vous donne. Qui penfez-vous , ie vous prie , que foit cet infâ- 
me, qui pour vn bien imaginaire vend fon honneur, fa confeience, & 
fa liberté ? C'eft vn de ces miferables aueugles volontaires, qui par vne 
lâche & brutale intempérance, deshonorent lapauureté; & qui font vne 
efclaue, vne caimande, vne proftituée,dc celle dont les Philofophes ont fait 
vne Reyne, vne conquérante, vne Sainte. Le Ciel aufïiqui s'eft toufiours 
déclaré pour elle, ne laifTe pas long- temps cet ennemy de la vertu, dans 
l'impunité de fes crimes. Le Tableau quenous regardons, eft tout plein des 
fupplices,dont il eft diuerfement tourmenté i& vous voyez que ceux la 
mefmes qu'il a choifis pour fes protecteurs, deuiennent fes tyrans, & fes 
bourreaux. En effet pour ce qu'il ne peut fupporter vne condition qui 
l'approche bien près des Dieux \ il tient à honte ce dont les Philofophes, 
& les Héros ont fait toute leur gloire ; & proftituê' tantoft fa liberté, & 
tantoft fa vie, pour fe deffairc d'vn bien qui doit eftre acquis, aux def- 
pens de la liberté mefme, & de la vie. Mais détournez les yeux de cet 
obiet indigne de vôtre compaflion ; & regardez ce riche infolent qui 
s'eft fait vne monture du miferable, qui le croit plus heureux que luy. 
C'eft vne furie vangereffe , que la iuftice du Ciel a infeparablement at- 
tachée a ce grand coupable, pour luy faire fentir combien eft horrible, 
& combien digne de punition, cette baffelfe dame, qu ; le rend efclaue 
des richeffes. 



PAVPERTATIS METTES V IRTVTI NON SEMPER NOJTIVS.. 

) 

Hor.ht». i. $' lc q U i p au p er i em yeritus y potiot tmetallis 

" pi * 10- Libertate caret , dominum njehet itmprobus , atque 

Seruiet œternum y quia, paruo nefeiat \vti. 



Mcnand. 



Paupertatem ferre non omnis , Jed vfari fapientis. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 4j 

LA PAWRETE' NE NVIT PAS TO^SIOVRS A LA VERTF, 




Riche infâme, il ejl vray : Les efloiles ingrates 
T'ont fait tyran du pauure, & l'ont mis fous ta loj. 
Mais s'il ejl magnanime , il ejl plus grand que toy • 
Et tel que fut Qœfar au milieu des pirates y 
Bien qùiïfoit ton efclaue , il te- commande en Roy. 



LA DOCTRINE DES MGEVRS. ■ 
EXPLICATION DV QVARAlsfTE-SIXIESME TABLEAU. 



W^^ 




E Tableau deuant lequel vous vous arrêtez, aeftémis en 
fuite du précédant , pour combattre mes raifons, & mes 
exemples. Auffi me le montrez-vous pour tacher de me 
conuaincre/& me faire changer d'opinion. A la vérité 
cette affemblée me furprend ; & l'idolâtrie qui s'y exer- 
ce 3 me met prefque en colère contre la vertu que i'aytant 
deffenduë. le voisicy vn mélange efpouuantabledecho- 
fes faintes & prophanes. le voy le démon eftropié des 
rîchefTes aflîs furie throne, Ou doit régner la pauureté héroïque. Mais ce qui 
m'efpouuante le plus, c'efl que ie voy que la fageffe elle mefme, ployé les ge- 
noux deuant ce monftre ; & que la Religion detruifant fon vfage tout spiri- 
tuel, employé fes Autels & fon encens à l'adoration des idoles. La renommée, la 
liberté, la nobleffe , lhonneur font du nombre de ces adorateurs. Mais leur lâ- 
cheté ne me met pas en peine. Ce font quatre mercenaires, qui ont couftume 
de fe proftituer pour vn peu d'intereft; & qui fe vendent à vil prix , toutes les 
fois qu'ils rencontrent des acheteurs. Quiconque à de l'argent , trouuera cent 
Poètes , qui le porteront iufqu'à la table des Dieux ; & autant de Genealogiftes 
qui indifféremment le feront defcendre dePriamou d'Agamemnon:des JEaci- 
des, ou des Cxfars. Mais que la fageffe , & la pieté fe foyent abaifTées iufqu'à 
l'adoration du vice, c'eftvn prodige qui peut eftre mis au nombre de ceux, dont 
l'imagination trop andacieufe des Peintres & des Poètes, peuple tous les iours, 
leur monde fabuleux. le ne puis toutefois meperfuader, que dans vne matière 
fi ferieufe, noftre Peintre quielt fi fage, ait vouluabuferde faPhilofophie, &fe 
difpenfer de fon ordinaire feuérité. En effet ie recognois le fecret de fon ame, 
dans les linéaments de fa peinture. Cette vertu qu'il peint a genoux, n'eft pas la 
véritable vertu qu'il adore, C'eft cette fauffe & pernicieufe vertu qui trompe les 
fimples, qui melle les fourbes, & les trompeurs a la focieté des gens de bien ;& 
qui fe tenant fur les leures des jgne'fèhants, leur eft vn mafquc fubtil & charmant, 
quilesfait toufiours prendre pour ce qu'ilsne font pas. l'en dis autant de la pieté 
qui l'accompagne. C'eft l'hypocrifie qui eftant, comme vous fçauez, toute impo- 
fture, & toute ambition , fe couure perpétuellement du manteau de la pieté, 
pour abufer les innocens, & leur couper la bourfe. Cela eftant, comme il eft, ne de- 
uez vous pas auoûer,que ien'ay pointfuietdeme rendre, puis que tous ceux qui 
font armez contre moy, ie veux dire, contre la vérité que ie deffends, font ces 
mefmes monftres , que défia tant de fois vous m'aueZ vu fouler aux pieds. Con- 
feffez doncingenuement, que ce Tableau nedonne aucun auantage aux auares 
nyaux ambitieux, puifque nous ne voyons que des vices cachez, ou des vices de- 
couuerts , s'abaiffer deuant l'idole des richeffes. 



PECTNIAz OBEDirNT OMNIA. 



Horat. 1. z. 
Satyr. 3. 



o 



mms entm res. 



Virtus y fama, decus , diuina, humanaque pulchris 
Diuittis parent : quas qui conflruxerit , ille 
Glarus crit y fortis JufluStfapiensetiam, & Rex; 
Et quidquid volet. Hoc, veluti virtute paratum, 
Sperauit magnœ laudtfore. 



S 



tovt 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



4 <? 



TOVT CEDE AV DEMON DES RICHESSES. 




Monflre de qui le front efi ceint dvn diadefme, 
Corrupteur des efyrits , fier tyran des Mortels! 
Qui peut te rcfifler ? puifque la vertu mefme 
Oubliant ce quelle efi , t'efleue des Autels. 



A a 




. a LA POlGTRïNE DES MOEV&S. 

EXPLICATION T>V QVA&AMTE-SETTIESME TABLEAU. 

Roiez vous que ce Tableau foitvnenouuelle réfutation 
des veritez que i'ay deffenduës ? Si vous eftes de cette opi- 
nion , vous eftes extrêmement abufez ; car au lieu d'en tirer 
auantage, vous allez voir que les riche (Tes n'ont iamais eu 
le priuïiegede rendre illuftres, ceux qui les pofifedént , ou 
pour parler plue régulièrement, ceuxquien fontpoffedez. 
le ne ypàx que vous faire la defeription du principal per- 
fonnag-ede cette peinture ; afin que vous demeuriez d'ac- 
cord , que malgré toutes fes riehefles mâl-acquifes , c eft vn monftre qui a beau- 
coup plus de la bette que de l'homme > & qui fans l'offencer n'eft qu'yn fot, encore 
qu'en la pofture où ileft,il contrefa/Te l'homme d'importance, &pa(Te pour tel 
parmy les flateurs qui l'enuironnent. Vous voyez Venus , les Grâces , l'A- 
mour , & l'Eloquence , qui par leurs cajoleries , & par leurs fauffes louanges, 
perfiiadent à ce camus, à ce punais,àcefingequiparle, qu'il n'y a rien de beau 
ny de grand , où , aueciuftice , il n'ait raifbn de prétendre. Mais vous fçauez que 
cefont des fourbes & des railleufès, qui ontcouftumedefèdiuertir auxdefpens 
des fots ; & qui pour fe mocquer adroittementdelavanitéde celui cy , en fei- 
gnant de luy prefenter la couronne de la galanterie , le coiffent de celle qu'il a 
méritée. Regardez à fa main gauche , cette trouppe de Matrones hypocrites, 
d'Efcriuains mercenaires , &c djtutrcs femblables affronteurs. Ils le traittent de 
Caton & dç fabriee. Ils l'éleuent plus haut que les Cèdres du Liban ; & le font 
fortir d'vne tige plus ancienne &: plus fameufe , que celle des chefnes de Dodonc. 
SçaueZ- vous pourquoy tout cela fe fait ? C'eft pour luy faire prendre pour fem- 
me, vhe belle & ieune gallamç,' quia befoin de fon argent, pour faire éclatter fes 
charmes, & enrichir d'honneftes gens incommodez. Ce Squelette animé, mefu- 
rant fon mérite à la hauteur de fes facs& de fes coffres ; fè croit homme de bonne 
mine & de qualité ; &: fouriant impertinamment à cette ieune merueilie, luy pro- 
met, que'pourueu qu'elle fçache connoiftre le bon-heur que fa vertu luy a pro- 
curé, il ne luy refufera pas l'honneur de fon alliance. Mais ce quieftplaifanten 
cette rencontre^ c'eft que l'Vfurier fe figure qu'il n'y a fren au monde qui le vaille, 
& par confequent, qu'il eft affeuré d'eftre tout feul le poifeffeur de fafemme. 
Cependant, défia toute laieuneffe de la ville fe poudre, fe frife, fe parc, & fait mil- 
le parties , pour luy affermir fur la tefte ,1a couronne que Venus luy a fîliberale- 
ment donnée. Aufli, ne fera- ce pas vue petite merueilie, s'ilfetrouuevnfèul 
iour de diftance, entre fon mariage, & fon infamie. 



PECTNIA DONAT OMNIA. 

Lib. i. Epift. 6. Scilicet njxo rem , eu m dote \fidemque & amicos; 
Etgentts, & formant regina.Pecuniadonat> 
Acbenenummatum deçprat SuadelU , Venu fane. 



LA DOCTRINE DS* MÔTEVa.fc 47 

SI TERSITE EST RICHE , OiV ZJB PRE&Û FoPÂ JtCHHïE. 




O ! que m fais d'outrage aux vertus héroïques, 
Dont ftfauffement tu te piques ; 
Homme fans honneur &*fansfoy. 
Tu flattes lâchement vn infâme Tantale; 
Et le cœur embrasé d'vneflame brutale, 
Tu fais de fin argent, ton Idole #* ton Roy. 



LAD Ç :X JU N I ciD-E.S I MGEMRiS J 

EXPLICATION^ B, V QJfAR AN TE-H, r/ÇgriES ME TABLE A Kl 




LOicy le premier des crimes importants , oj| nous fait 
tomber l'aueugle palïion des. richefles. D'abord qu'- 
vn homme eneft poifedé , il perït cette grandeur da- 
me auec laquelle il eft né ; & fe précipitant de Cette 
haute éleuâtiofi , dans tout ce qu'il y a de plus bas & 
de plus infâme en la vie , il renonce publiquement à 
la vertu, & par confequant,à tous les auantages qu'il 
auoit reçeus de la liberfltcé delâ%ature. Si vousejtu- 
diez bien ce Tableau, c'eft ce qu'itjpretend de vous cn- 
feigner. ; Ce ieune courage , qui pouffé par les mouuemens de la grâce tte. de 
la nature , vouloit marcher fur les pas d'vn Àicklè >■& comme luy, monter au 
Temple de la vertu , eft a peine entré dans vnjfi pcniblefentier j^qu'à l'objet 
des richeffes que le vice luy préfente, il le trouble : il s'arrefte : il confulte: il 
fè repend de fa genereuferefolutipn : il tourne le dos àla vertu ; & ayant a- 
bandonné lafchement les arrives qu'elle luy auoit données, fe met aucc fes 
femblables , a faire cas de chofes qui à proprement parler , au lieu d'eftre les 
derniers efforts, &les chefd'ceuures dé la nature^ comme lesauaresfëfontper- 
fuadez , n'en font qiie lesexççemens &lespartieshonteufes. 



— n^ 



--■- 



— 






PECVNIA A ÈÔN>Q ET HONESTO ABSTRAMIT, 



Hor. Iib.i. 
Epift. iC. 



Lib. i. 
Satyr.j. 



LiV.i.Sat.4. 



Perdidit arma , locum njirtutis dejeruit , qui 
Semper in augmda fejiinat, & obruitur re. ; 

Nimirum Infanus paucis videatur , eo quod 
Jldaxima pars- hominum morbo iaSlatur eodem. 



Quemuis média erue turba> 



Aut ob auaritiam , aut mijèra ambitione. labprat: 






LE 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 48 

LE DESIR DES BIENS EST CONTRAIRE A^JT CHOSES HO N ESTES. 




Homme auare & brutal } pourauoy murmures-tu 

Contre la jupreme fagejje} 
Il n'en faut point douter. L 1 amour de la richejje y 

EJi la haine de la 'vertu. 



Bb 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION DV QVARANTE-N EVE IESME TABLEAU. 

I vous cftes auffi fcnfuels que voftre âge & voftre mine veu- 
lent me le perfuader , ie ne doute point que vous ne trou- 
uiez en ce tableau , vn grand fu jet d'ay mer les richeffes. Le 
Peintre y fait éclatter tout ce que l'or a de charmes; & la 
fable qu'il reprefente , eft vn grand exemple ou de la force 
de ce métal, ou de IafoiblefTc des femmes. La beauté que 
vous voyez voluptueufement couchée fur ce lia: , eft cette 
fameufe PrinceflTe , que la ialoufïe de fon père enferma dans 
vne Tour d'airain; & fit garder par tout ce qu'il auoit d'hommes vaillans & incor- 
ruptibles. Cependant ces demy-Hcros, ces cœurs de lion, ces âmes incapables 
de lafcheté , qui deflioient les Cieux & les Enfers, & qui demandoient tous les 
iours, qu'il fe prelentaft vne occafion où ils peuflTent tefmoigner%leur Prince 
leur valeur & leur foy, font éblouys au premier éclat de l'or qui brille fur leurs 
telles ; & pour le po(Teder,ils oublient leurs promelTes, & abandonnent leur hon- 
neur & leurs armes. Toute leur fidélité eft corrompue par ce dangereux metaù. 
Ils trahifïent aufïi l'attente & ladeftinéedeleur Prince;&liurentàla mercy du 
corrupteur , la proye que fans fon or, il auroit vainement pourfuiuie. La fragile 
Danaé n'a pas plus de vertu que fes gardes. Elle prend plaifir à voir tomber fur 
elle des gouttes d'vne pluye fi precieufe ; & l'innocente qu'elle eft, fe décou- 
urant toute pour eftre rafraichie d'vne fi douce rofée , ne s'apperçoit pas de la 
perfidie qu'elle exerce contre foy-mefme. Mais il ne nous feruiroitderiende 
îuy donner cet aduis. Elle a defiareçeu le prix de fon honneur. Il faut par con-' 
fequent qu'elle liure ce qu'elle a vendu ; & que fon artificieux amant qui s'eft 
coulé dans fon litt auec fon or , entre en poffeflïon de ce qu'il a fi bien a- 
chepté. 



QJ^ID NON AVRO P ERVIVM> 

Inclufam Danaea turris aënea 
Hor.hb.;. Robuflaque fores y & vigilum canum 
Trifies excubiœ munierant fatis 

NoBurnis ab adulteris. 
Si non Acrijium ,'virçinis abditg 
Cuflodem pauidum lupiter i & Venus 
-Rifijjent : fore enim tutum iter, & patens , 

Qonuerfo in pretium Deo. 
Aurum per medios ire Satellites, 
Et permmpere amatfaxa , potentius 

lùlu fulmine o. 



LA DOCTRINE DES MOEVR.S. 



49 



L'ARGENT CORROMPT TOVT. 




Beauté qui mets nos cœurs en cendre i 

Et qui mefme des Dieux > fais tes adorateurs; 

L'or efl le Roy des Enchanteurs > 

Ton cœur tout fier quileft^efcauroit s en dejfendre. 

Et s'il trouue des acheteurs) 

îl na rien qui nejoit à vendre. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV C IN QUANTI ES ME TABLEÀV. 

Ovr peu que vous follicitiez macomplaifance,elleeft 
affez vafte & allez facile, pour prendre voftre party,con- 
tre mes propres fentimens. Afin donc de vous tefmoi- 
gner combienie fuis accomodant, ie vous confefTeray,fî 
vous m'en priez, que les richefTes donnent de la mine à 
vn faquin , & font au moins, qu'en apparence vn fot 
a quelque choie d'vn honnefte homme. Mais n'exigez 
pas dauantage de ma naturelle facilité. Car fi i'allois 
plus auant ieferois contraint de me démentir moy-mef- 
mej & vous expliquant le Tableau deuant lequel nous 
fommes arreftez , ruiner entièrement les agréables illufions dont ma com- 
plaifance vous a flattez. Ne voyez vous pas que la Fortune qui pour faire enra- 
ger les gens d'honneur, prend plaifir à voir les fàges dans la boue, &lesfotsfur 
la pourpre, n'a pu toutesfois fi bien defguifer le Singe quelle a couronné, 
qu'au trauers des ornemens & des voiles dont elle l'a couuert, il ne paroifTe touf- 
iours ce que la nature l'a fait. Tirez de là cette confequence neceffaire , qu vn 
fo t eft toufiours vn fo t ; & que plus vn homme mal-fait cft paré, & plus fes difFor- 
mitez fe connoifTent. Vous me direz que ie ne vous tiens pas parole, & qu'à 
l'entrée de ce difcours, ie vous promettais plus de condefcendance. Une tient 
pas à moy. Mais ie ne puis, La force de la raifon m'emporte, Si bien queie 
fois fort amy de mes amis, iè le îtiis encore plus de la vérité. 



FORTVNANON MVTAT GENVS. 



Hor.lib.i. 
Epift.i*. 



LampCotn 



Senec. 
deyic beat. 



Naturam excellas furca , tamen njjque recurret 
Et maU prerumpet furtum fafligin viélrix. 

Caca foue inàignos Forait lu ht , at tua donai, 
Simia ne maneat Jtmia , nonfacient. 

Nonfaciunt equum meliorem aurei frœni : nequè hominem 
■prajlantioremfortunœ ornamenta. 



LA 



LA DOCTRINE DES MQEVRS. p 

LA FORTUNE NE FAIT POINT LE MERITE. 




Mange dejjoiis vn dais. Dors dedans vn balufire, 
Sois fils de mille Rois, & petit fils des Dieux; 
Si tu nos la 'vertu qui les mit dans les deux. 
Tu ne feras qu-vnfot lllufire. 



C c 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION DV CIN QVANTE.VN1ESME TABLEAV. 

I la perte delà vertu n'auoit point de fuittes dangereufes, 
ie nedoutepas que la plufpart des hommes eftant lâches & 
infenfïbles comme ils font , ne fuffent ayfément corifolez 
de fa perte. Mais eftant réduits à la déplorable neceflitc 
de fouffrir tous les maux qui accompagnent le crime, au 
mefme initant qu'ils ont abâdonné la vertu ; ie m'eftonne 
comme leur propre intereft ne les oblige point à faire quel- 
ques efforts pour tâcher de fe la conferuer. Il eft vray que le 
Ciel a refolu que les ames baffes foienttoufioursmal-heureufes. Il faut donc que 
leur deftin s'accompliffe. En voicy deux qui pour s'enrichir, n'ont apprehédé ny 
les dangers de la Terre, ny ceux de la Mer;& qui pour affouuir leur infatiable aui- 
dite, ont violé efgalement les Loixdiuines& humaines. Nerefufezpasievous 
prie la grâce que ie vous demande. Conliderez auec moy , quels font les fruidts 
detantdetrauaux& de tant de crimes. A la vérité, ces perfonncsfontilluftres 
par leurs grands biens. Leur ville eft ornée des Palais qu'ils y ont fait baftir. Les 
plaines les plus vaftes, ne font qu'vne partie de leur domaine. Les montagnes 
& les vallons les reconnoiffent pour Seigneurs. La Mer gemit fous le nombre 
des Vaiffeaux qu'ils enuoyent d'vn monde à l'autre. Voila des choies qui paroif- 
fent fort éclattantes & fort belles. Mais elles le paroiffent feulement, &ne le 
font pas en effet. Ces riches miferables , n'ont repos ny nui£t ny iour. Leurs 
veilles sot troublées de mille fafcheux meffages ; & leurs fommes de peu de durée, 
font trauerfezpardesfonges&pardesphantofmesefpouuétables. Auiourd'huy 
ils craignent le defbordement d'vne riuiere. Demain la grefle leur dône l'alarme. 
Le tonnere ne fçauroit gronder, qu'ils ne tremblent, non de peur d'en eftrcfra- 
pez , mais de l'appreheniion que leurs moiffons n'enfoientrenuerfées. Aufeul 
nom de banqueroute ils paliffent ; & ie perfuadent qu'ils n'y a pas vn courtier 
de Change qui ne foit vn voleur defguifé. S'ils ofoient reftablir l'adoration des 
Idoles, ils feroient de bon cœur des facrinces à Neptune & aux Vents, pour en 
obtenir le falut de leurs Vaiffeaux \ &c adiouftant lefacrilege àl'vfure , interef- 
f:roient , s'il leur eftoit poffible , Dieu mefrne dans la conferuation de leurs biens 
malacquis. Pouuez-vousmaintenantappellerces gens, grands, illuftres , heu- 
reux. Si vous le faites, vous n'eftes pas du fentiment d'vn homme qui a pu don- 
ner ialoufie au grand Alexandre. Vous le voyez dans fon tonneau, fans inquié- 
tude, fans crainte ëc fans douleur, pour ce qu'il eft fans richeffe. Ilfemocque 
des fous, qui fedelefperent de leurs pertes, &fe vante d'eftre véritablement grand 
Seigneur, puifqu'il eft au deffus deschofes que le monde eftime les plus grandes. 



\, 



AN XI A DiriTlA'RrM CTRA. 
Hor.hb.}. De/îderantem quodfktia eft , neque 

Tumultuofum follicitat mare y 
Nec feuus Aréluri cadentis 
Impetus, aut orient is Hœdi: 
Non verberatœ çrandine <vineœ 
Fundûfque mendax , arbore nunc tiquas 
Cuisante , nunc torrentia avros 
Stdera 9 nunc hiemes iniquas. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 'g 

L'AMOVR DES BIENS EST VN SVP LICE Qfl NE FIN If POINT, 




Conjulte, Ambitieux , ce que tu 'vois icy; 
Et ton cœur aura fait <vn excellent eflude. 
Lepauure vertueux vit fans inquiétude; 
Et le riche mefchant nef iamais fans foucy. 



*l 



LA DOCTRINE D£§ M05VRS. 




Omme fi ce n'eftoit pas affez des craintes & des foins dont 
le? auares font tourmentez, toutes les fois qu'ils hazar- 
dent leurs biens, il le font encore des démons familiers 
qui habitent leurs cabinets & leurs coffres ; & qui les tien- 
nent continuellement dans l'apprehenfion de perdre l'ar- 
gent qu'ils ont enfermé fous cent clefs. Ces mifera- 
bles paffentd'vne inquiétude à l'autre ; & d'vn trouble 
eftranger à vn trouble domeftique. Les voicy reprefen- 
tez , après nature, en la perfonne de ce vici vfurier. Il tient d' vne main Les bor- 
deraux & les regiftres de l'argent qu'on luy rapporte , auec les intereftsà cent 
pour cent ; & à l'inftant mefme qu'il le reçoit , il eft intérieurement perfecuté 
de la crainte d'eftre volé. Il regarde £cs propres enfans comme autant de 
Harpies qui veillent pour luy deuorer auec fon or fon bon-heur imaginaire. 
Il interprette leurs feruices & leurs demonftrations d'amitié , à des amorces 
& des pièges, où ils ont fait derfein de le prendre. Ses femiteurs n'ont efté ad- 
mis au miniftere de (es threfors , qu'après qu'ils ont efté foufmis à toutes les 
eipreuues qu'il a defirées. Cependant, quoy qu'il foitafleuré du refped des vns 
& de la fidélité des autres, il pâlit , il tremble , il fè defefpere. Ses yeux , fes 
pieds, fes mains, & fes foupçons, font d'afïidus mais d'infidèles efpies , qui er- 
rant de chambre en chambre, & de coffre en coffre, luy donnent iour &nui£t, de 
fauffes & cruelles allarmes. 



r — _ 

■ i - 

GRANDE AFîARJTIAÎ MALVM. 



Horat. 
lib.j.O.i*. 



Iuu.enal.Sat. 4. 



Crefcentem fequitûr cura pecuniam 
Aîaio rumque faines. 

Interea pleno cum turget Jacculus ore, 

Crefcit amor nummi , quantum îpfa pecunia crefeit 

Et minus hanc optât qui non habet. 



' y 



L'AVARICE 



LA DOCT]RINE DES MOEVRS, 
V AVARICE EST VN GRAND MAL. 



Si- 




Cet auare aux lèvres déteintes, 

Met [on bon-heur enfon argeanr, 
Cependant le chagrin luy donne mill' atteintes. 
Et comme 'vnfier Vautour fes entrailles rongeant. 
Il meurt cent fois le tour, de foupcons & de cretntes. 



Dd 



q 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BT CINQVA7fTE-TR0 ISIESME TABLEAV. 

'EST vn grand mal-heur que d'eftre éternellement dans 
la creinte & dans i inquiétude. Mais pour comble dç 
mal-heur , & pour le dernier chaftiment des crimes de 
l'homme auare, il arriue quelquefois qu'il deuientinfen- 
fîble à ce qu'il fouffre ; & que côme vn home letargique 
eft d'autant plus perilleufement malade qu'il n'a plus de 
fentiment de fon mal. L'homme qui fembleferepofèr 
dans ce Tableau , eft vn épouuentable exemple de ces pu- 
nitions diuines. Il a l'ame & les yeux tellement attachez fur fon argent ,- & eft 
û extraordinairement frappé de l'infenfibilité de fon mal, qu'il n'a plus d'oreil- 
les pour ouyr, n'y d'yeux pour voir les horribles fupplices que le Ciel &la Terre 
luy préparent. Tantoft fon bon Génie luy découure le fer fanglant des Voleurs 
qui le doiuent égoger. Tantoft il luy monftre Ieschaines que luy préparent les 
Corfaires qui font en mer, pour s'enrichir de fes dépouilles. Tantoft il luy pre- 
fente les efeueils qui font cachez fous les ondes ; & tantoft il aflemble tous les 
vents, & leur fait exciter des tempeftes capables d'effrayer les Monftrcsmefmes 
de la mer. Cependant , ce faux Philofophe demeure immobile parmy tant de 
{pec~tacles d'horreur ; &fon auariee luy promettant vne vî&oire générale fur 
tant de différents ennemis, il va au trauers du fer & des flammes , affouuir l'exc- 
crable pafïion qui le deuore. 



NIHIL AKR1 CVPIDVM REFRAIN AT, 



Horat.' 
lib. m 



Satyr. i. 



Qum te nique fieruidusr fzfius 

Demoueat lucro >neque hyemsJgniSymare^fierrum, 
Nil obflet tibi , dum ne fît te dïtior alter: 
Sic fiefiinanti fiemper locupletior obfiat. 
Vt y cum carceribus mijjos rapit vngula currns 9 
Infiat equis auriga ,Juos vincentibus , illum 
Prxteritum temnens extremos inter euntem. 
Inde fit , <vt raro , qui fie vixifife beatum 
Dicat 0* exaéîo contentas tempore vit* 
Qedat , vti comiu<x Jatur reperire queamus. 



LA. DOCTRINE DES MOEVRS. # 

V AVARE CREZNT TOVT ET NE CREINT RJEX. 




Ce vieux auare à tous moment, 

Souffre mille diuers tourmens. 
Il creint les Elemens, les démons, & les hommes. 
Il croit mal-ajfeurê , ce qu'il a dans les mains. 
Et cependant misérables humains! 
Voila ce qui nous plaiB; voila ce que nous fommes, 



M 



LA DOCTRINE DES MOEVR& 




EXPLICATION BV CI2J QVANTE-QV'AT.RIESME TABLEAU. 

E trouuez pas mâjagais que nôtre Peintre aitadiôutéces 
malédictions à celles qui font défia tombées fur les auares. 
Il reprefente ces miferables , fouffrant le plus horrible fu- 
plice dont le iuftc difpenfateur des chofes a de coutu- 
me de punir ces voleurs , que les Loix ciuiles ont touf- 
iours condemnez&toufiourslaifféviure impunis. C'cft 
la faim renaiffante, & l'infatiabilité prodigieufe qui les de- 
uore. Ils ne pouuoient eftre mieux figurez que par le 
pourtrait d'vn Hydropique. Les defbauches &la gloutonnie de ce brutal luy 
ayant gafté les parties qui fèruentàla fabrique du fang; & par confequant à la 
conferuation de la fanté ; il eft iuftement châtié par les mefmes parties qu'il a 
iniuftement ofîencées. Il fçait que fon eftomac n'a plus de chaleur qui nefoit à 
demy étouffée ; que fon foyen'ell plus capable de fes fondions; & que tout ce 
qu'il prend fe conuertit en ferofîtez mortelles. Cependat le malheureux qu'il eft, 
il eft brûlé d'vn feu domeftique qui ne peut eftre efteint; & croit qu'à force de 
boire il receura quelque foulagement. Il boit donc, & plus il boit & pluss'ac- 
croit le defîr de boire. Le corps luy enfle iufquesjetx extremitez des pieds & 
des mains. L'eau luy regorge pr$fque par la bouclro^^ neantmoins il eft tou£. 
iours altéré. Il reprend aufli le ve*rj^ &&C bok fa mort , auec l'eau qui rend ion mal 
incurable. Faites l'application de cette fîmilitude. Confiderez l'auare , comme 
nousauons coniiderélHydropique^ vous verrez ou qu'ils font malades d'vne 
femblable maladie, ou que s'il y. a Quelque différence, c'eftquel'Hydropique 
n'eft pas fi cruellement puny de fes dêîordres , que l'auare l'eft de fes déreglemens. 
Car l'Hydropique ne|anguj^ i què*deux ou trois ans au plus ; & l'auare eft des 
trente & quarante années* continuellement tourmenté des douleurs & des 
tortures , que fon infatiabilité rènouuellc à toutes les heures du iour & de la 
nuidl. 



QVO PLKS SVNT POT Al , PLVS SITIVNTKR AQg'AÎ. 



Hor.lib.r. 
Od.i. 



Lib.j. Od.14. 



Crejcit indulgens fibi dirus hydrop 
Nec fitim pellit , ni fi caufa morbi 
Fugerit vents , & aquofm albo 
Corpore languor. 

■ =- Scilicet improbœ 

Crefcunt diuitia , tamen 

Curtœ nejcio quidjemper abefi ni. 



L'AVARICE 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



R 



Z'ATARICE EST INSATIABLE. 




Retranche le àefir qui t*agite &* te trouble. 
Borne ta conuoitije. où finit ton pouuoir, 
Vlus l'Hydropique boit .plus lafoifluy redouble. 
Plus l'Auare a de biens, plus il en veut au»oir. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION TfV C IN QVANTE-CINQ^IESME TABLEAV. 

L manquoit deux grands maux aux auares - y pour eftre 
I. au comble de leurs miferés. Voicy le premier, qui eft le 
plus épouuentable fléau dont laiufticeduCielacouftu- 
mc de les châtier. Si ie vous demande pourquoy les ho- 
mes prennent tant de peine, pourquoy fi fouuent ils ha- 
zardent leur vie, en vn mot, pourquoy ils deuiennent 
leurs tyrans & leurs bourreaux : Vous me refpondrez 
■ infailliblement, que c'eft pour acquérir par le trauailde 
leur efprit, ou par celuy de leurs mains, les richeffes quelanaiffance leurare- 
fufées. Si ie pourfuis ma demande , & votfs follicite de me dire quelle eft 
la fin de tous les trauaux que les hommes foufFrent pour acquérir des richelTes; 
ie fuis afTeuréque vous me répliquerez , que Ces trauaux ont pour leur obieâ:, 
laioye, l'abondance, la bonne chère, & les au très délices, qui ne nous peuuent 
eftre données que par la poiTeffion des grans biens. Oi que fi vous auez cette 
créance, vous eftes dans vn grand' erreur. Tournez les yeux fur cette pein- 
ture, & vous connoiftrez qu'il n'y apointdegueuferiefîfordide&fîlâcheque 
celle de tous les riches. le dis de tous les riches, pour ce que c'eft vne vérité 
fondamétale , quetous ceux qui font deuenus riches par leur trauail, font en mef- 
me temps deuenus extrêmement auares. Celuy que vous voyez , eft vn de ces en- 
nemis d'eux-mefmes. Ce gueux au milieu de tous fes biens, meurt de foif & de 
faim j & fi quelquefois il accorde àfon ventre quelques mauuais aliments, c'eft 
auec tant d'épargne & tant d'auarice, que dans vne générale fterilité de toutes 
chofes, il n'y a point de pauure honteux qui viue fi miferablement. Cemon- 
ftre cependant, trouue des délices incomparables en cette forte de mifere, d'au- 
tant que viuant ainfi , il ne voit diminuer ny les monceaux de bled , ny le 
nombre des tonneaux de vin qui l'enuironnent. 



Horat.lib.i. 
Satyr. 3. 



AVARVS QVAÎSITIS FRVI NON AVDET. 



Qiù nummos 3 aurumque recondit, nefcias nfit 
Compojîtis, metuenjque njelut cont ingère Jàcrum? 
Si quis ad ingentem frumenti Jemper aceruum 
Porreclus vigilet cum longo fujle j neque illinc 
Audeat efuriens dominus contingere granum, 
Ac potiîis foliis parcus njefcatur amaris: 
Si pofitis intus Chij, njeterifque Falerni 
Mille cadis , nihil efl, ter centum millrbus, acre 
^Potet acetum. 



LA DOCTRINE DES MOEVR.S. 



ss 



L'ATARE EST SON BOVRREAV. 




Non. Il rieftpas befoin d'inuenter 'vn fupplice 
Pour punir ce brutal de [on auiditè. 
Il s'ejifaitfon bourreau par cxceï^d'auarice; 
Et j fait bien Je punir comme il a mérite. 







LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION DV C I N QJtfANT E SIJTIESME TABLE AV. 

. 

■ I T Auarc eft puny au dedans par la creintc qu'il a d'vfer de 
fcs richeffes, il ne l'eft pas moins au dehors, par le peu de 
connoifTance qu'il a de fa brutalité. 11 eft touiiours frap- 
pé de l'efprit d'aueuglement , & comme certains foux qui 
fe croyent parfaittement fages , il fe figure d'eftre vn A- 
chille & n'eft qu'vn Terfîte. Quelques iniuftes & quel- 
ques opiniaftres partisâs des richefles que vous foy ez , vous 
ne fçauriez voir le riche & ridicule Midas , que vous ne '*, 
demeuriez d'accord, qu'on peut eftre tout enfemble extrêmement riche & ex- 
trêmement fot. Mais ce qu'il y a de pis en cette auanture , c'eft qu'à proportion 
que le fot s'efleueiafottifcs'efleueauflï. Elle moteauec luy furie théâtre qu'il s'eft '';■ 
bâty de fes trefors ; Se fe fait montrer au doigt, par tous ceux qui font allez clairs- 
voyants , pour ne pas confondre vne Marotte & vn Diadème. Nôtre Pein- 
tre veut que vous foyez de ces illuminez ; car il vous prefente en ce tableau 
la fottife elle-mefme, qui coiffe bien plailàmment le Dieu des richeffes, du plu s 
ample de fes bonnets ridicules ; & luy met entre les mains le fceptregrotefcjue , 
auec lequel elle commande à- la plus grande partie de l'Vniuers. Tournez , ie \ 
vous prie, les yeux fur ce lointain, que ce Peintre a fîheureufementprattiqué fur ? 
la cime d'vne montagne. Vous y verrez vn ex épie bien fameux de la venté que 
ic vous annonce , en ce Prince impertinent, qui ayant demandé aux dieux de 
conuertir en or tout ce qu'il toucheroit; obtint fîmal-heureufement pour luy, 
l'accompliffement de fes vœux , qu'il fut incapable de tout autre chofe que de 
faire de l'or. Mais en punition de fa demande criminelle , il perdit fî abfolu- 
ment l'vfagc de la raifon & des fens , qu'il trouuaplus d'harmonie au cornet en- 
roué d'vn Monftre, qu'à la lyre mefme du Dieu de la Mufîque. 



VIT 10 VIT IV M ACCEBIT. 



"Tft*' 1 ' Stultitiam patiuntur opes 

Ariftot.Rheth.i. on èp<MYV «^«70$ '&l. 



Ifocrat. CZ4t;TE7aJC7ttf >6, (TlU/cLXjfoV%l 751$ 

Areopag. <57A«<n'o;ç, J£# T JW.çï/<t$ $01* , Kj 



'VN 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

VN JVEVGLEMENT EST SVIVY D'J^N AVTRE. 



S' 




Ne te vante iamais ny d'efyrit ny d'adrejfe, 
Pour auoir plus volé , que n'ont fait tes oyeux. 
Adidas efloit tout et or ; & malgré fa ricbejje> 
Il pajja pour <vn Afne au iugement des Dieux. 



Ff 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION T>r CIN QVANTESEPTIESME TABLEAU. 

Velqves melancholiques que vous foyez^ de vous voir 
iî éloignez de vos prétentions , il faut neintmoins que 
vous riez du plaifant fpectacle , que nôtre poefie muette 
vous a préparé. Approchez donc, du miferablelictoù 
gift vn malade encore plus miferable;& contemplez Ta- 
uare Opimius, contraint par vn mal violent d'abandon- 
ner la garde de Tes facs & de fes coffres. Ile cathere l'étouf- 
fé. La fluxion luy fait perdre l'vfage des fens. Il dort en 
dépit qu'il en ait,"d'vn fomme prefque mortel; &foname qui veille encore vn 
peu , ne luy reprefente autour de luy , que des troupes de voleurs, refolus de s'en- 
richir de fes dépouilles. Mais ces vifions ne font pas abfolument trompeufes: 
car fes héritiers acharnez fur fon argent , comme des Vautours fur vne charogne, 
engloutiffent des yeux & de la penfée, tous les trefors que ce dragon a fi long- 
temps gardez. Ils en parlent comme s'il étoit défia mort. Ils fe raillent de la 
peine qu'il a prife à les enrichir ; &pour fe mocquer de luy , s'entre-difent qu'afin 
que fa mort foit conforme à fa vie, il ne faut pas beaucoup depenfer à fes funé- 
railles. Le Médecin cependant , plus charitable que les héritiers, accourt au fou- 
lagement du malade. Il vient ie*lémede à la main ; & employé toute fa fauffe e- 
loquence pour vaincre fon afToupiffement. Comme il voit qu'il n'en peut venir 
à bout , il tente le dernier & le plus^uiffant moyen qu'il a de l'éueiller. Opimius 
( luy crie t'il ) ouurez les yeux. On, vous vole. Vos héritiers ont rompu vos cof- 
fres. Ils partagent voftre argeik-i Chacun en emporte fa part. Suis-ie encore 
en vie , s'écrie douloureufement l'auare ? Ouy, luy répond le Médecin ; & fi vous 
ne voulez faire grand plaiiîr%vioV héritiers, prenez vifte le feul remède, par le- 
quel vous pouuez rendre la forcèjUa nature défaillante. Combien coufte-t'il, 
demande bafTement le malheureux auare ? Peu, repart le Médecin. Mais encore 
combien, adiouite Opimius? Cinqibls, dit le Médecin. Ha ! ie fuis mort, s'écrie 
l'auare. Et quoy, n'eft ce pas mefme chofe, que ie fois afTafliné ou par la mali- 
gnité de mon 1 mal, ou parle vol de mes héritiers, ou par la rapine des Apoticai- 
res ? A cette belle confîderation le Médecin fe met à rire aufïi bien que les heri- 
tiers , & laifle mourir très - iuftement celuy , qui à dire vray, mérite d'eftre ailal- 
finé par luy-mefme. 






AVARVS NISJ CVM MOR1TVR NIHIL RECTE FACJT. 

Styr!. Iib ' i ' Pattper Opimius argenri pojiti intus ,& auri, 
Qui verentanum feftis portare àiebus 
Campana Jolitus trula njappamque profeflis , 
Quomdam lerbargo grandi efi opprejjus. tyc. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



*/ 



V AVARE MEVKT COMME JL A VESCV 




Te voila ,pauure auafe, à la fin de ta, vie. 
Implore a tonfecours., l'or qui fut ton enuie. 
Voy s'il te peut tenir tout ce qu'il t'a promis. 
Mais au fort de ton mal, le traiftre t'abandonne? 
Et pour ton defefpoir\ le voila qui fe donne, 
Aux plus grands de tes ennemis. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION HV C I N QJfANT E-HriCtlESME TABLEAV. 

Oys me reprochez par vôtre filencc mocqueur, que mes 
inue&iues ont trouué leurs bornes +&C puifque l'auareefl 
mort, que ie ne fçaurois aller au delà. Vous vous trompez. 
L'auare eft mçfchant iufquapres fa mort; & vous allez voir 
vnc peinture , qui toute boutonne quelle eft , ne laiflfe pas 
xl'eftre auflî inftruétiue que les plus ferieufes qui font en 
cette Galerie. Ce font les funérailles ridicules d'vne mc- 
9 chante vieille, qui toute fa vie auoit regardé fes héritiers 
auec les yeux de l'auarice, c'eft à dire, auec les yeux le* plus iniuftes& les plus en- 
uenimez,que la haine puilTe donner aux vindicatifs. Gomme elle connût que 
fon heure eitoit fonnéc; & que la mortl'alloit donner en proye aux Corbeaux, 
qui depuis foixante ans attendoient fa charogne , elle s'auifa d'vne malice digne 
d'elle, afin que mefme en ceffant de viure, elle ne put cefler d'eftre ce qu'elle 
auoit toufioursefté. Elle ordonna donc par fon teftament , qu'après fa mort 
fon corps nu, fef oit trempé dans yn tonneau d huile; & que tout degouftant 
de cette liqueur , il feroir par fon héritier auffi tout nu , porté de fa maifon iuf- 
qu'aulieu de fa fepulture. Il fallutque ce digne héritier fe mit cette digne char- 
ge fur les efpaujes ; & que de peur de perdre lafuccefljpn , il empefchât que cette 
couleuure ne luy échappât des mains. Cent fois elle faillit à luy couler d'entre 
les ferres. Mais cet oyfeau" de rapine fçauoit trop bien fon meftier, pour quit- 
ter ce qu'il auoit fi ardemment pôurfuiuy. Il la tient donc , comme vous voyez, 
fi ferme, qu'en dépit de toute l'huile de l'Attique, il ne l'abandonnera point 
que pour luy écrafer la telle en la précipitant dans la jfoifej que pour cette raifon 
il a fait creulèr vne fois plus qu'à l'ordinaire. 



AVAKVS ETIAMjPOST FATVM IMPROJBrS. 



Anus improha Thebis, 

Hon îib.t. £ X teftamento fie eft data. Cadauer 

Vnftum oleo Urgp , nndis hmneris > tulit hères: 
Scilicet elabi fi pofiet tnortua. credo 
Quod nimium inftiterat vïuentii 



LA 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



5» 



LA MALICE DE L'ATARM VIT APRES SA MORT, 




LAuare eft plein d'ire & d'enuie; 

Le temps qui change tout , n'en change point le fort. 

Il fut méchant toute fa vie, 

Il l'ef encore après fa mort. 



g 



V 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV C IN QVANTE-NEFFIESME TABLEAV. 

Près tant d'exemples des crimes & des mal-heurs, dont 
les richefTes font accompagnées, nous fommes réduits, 
me direz-vous , à la neceffité d'eftre gueux toute nôtre 
vie , & de regarder les biens du monde, comme des mon- 
ftres & des poifons. Nullement, mes chers amis, pour- 
ueu que les richefTes ne vous pofTedent pas ; & ne vous 
portent point aux iniuftices & aux abominations oùfe 
plongent tous ceux qui font poffedez de la pernicieufe 
enuie d'en auoir , il vous eft permis de les fouhajtter , de les acquérir , d'en 
vfèr. Cette cruelle befte qui règne iufques dans le Sanctuaires peut rencontrer 
fon vainqueur. Cette Idole des richefTes, deuant qui tant de peuples ployent 
honteufement les genoux, peut perdre fes Temples &fès Autels. Voyez no- 
ftre Sage, qui par les principes de (à Philofophie , eft le maiftre abfolu de tou- 
tes les chofes. Il change l'abus des richefTes en vn légitime vfage. Il a comme 
'vn autre Iafon , mis fous le ioug ce dragon efpouuantable qui garde l'or 5 & 
l'ayant contraint de changer de nature ,1e rend docile à la voix de la vertu. Ce 
Tableau expofe ce beau fpe&acle à nos yeux , & nous apprend que pendant 
que le peuple idolâtre & brutal , réclame la richefTe comme vne diuinité , les 
grands hommes la gourmandent, l'enchaifnent, Se la traittent comme vne ef- 
claue rebelle. 



.Hor.Iib.i. 
£pift. ic. 



VAKIVM FECVNIAl BOMIN1VM. 

Imper at , aut ferait colleâia pecunia cuique: 
Tortum dignafequi potins t quant ducere funem. 



Hor.hb.i. Ouo mehor feruo s quo Ubenor fît auarus, 
In trivus fixum cum Je demmit ob ajjem; 
Non video, nam qui cupiet , metuet quoque porro 
)m metuens viuit t liber mihi non erit njnquam. 



LA DOCTRINE DÉS MÔEVR.S. 
les richesses sont BOXHEs Ara: SONS. 



S9 




La plus part des Mortels font fi peu généreux, 
Qujls flattent lâchement des monHres trop heureux 
Que leurs biens mal- acquis font ïohjeft de l'enuie. 
Moy qui riay point comme eux, le courage abbattw, 

le 'veux toute ma 'vie 
Meïfrifer la fortune 3 & future la vertu. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION DV SOIXANTIESME TABLEAV. 

Ostre Philofophe muet ne pouuoit mieux finir la ma- 
tière des richeffes que par le Tableau qu'il nous prcfente. 
Apres auoir monftré les ordures & les miferes de l'aua- 
ricc, il auoit à faire paroiftre auec éclat, la vertu qui luy 
eftoppofée. le fçay qu'il pouuoit par vn grandnôbre de 
} tableaux , produire les beautez & les béatitudes de la Li- 
béralité. Mais n'ayant qu'vne place de refte , il y a trcs- 
iudicicufemcnt renfermé, tout ce qui eft de plus grand, 
de plus illuftre , Se de plus merueilleux en la vertu qu'il reprefente. En effet, 
bien que ceux qui s'enrichiflent par des voyes innocentes, & qui feferuentge- 
nereufement de leurs richeffes, ne perdent pas vn feul moment de leurs iours; 
& ne faflent toute leur vie que des actions héroïques ; il n'y a toutefois rien de 
fi extraordinaire &de fi émerucillable que leur fin. Ils quittent leurs biens auec 
plus de fatisfaction qu'ils ne les ont poffedez. Ils les difpenlentfans regret & 
îàns haine; & fe font tellement acquis le cœur de leurs héritiers, que c'eft de là 
véritablement que partent les larmes qu'ils voy ent refpandre. Efcoutez, ie vous 
prie , le difeours de nôtre Philofophe. le vous ay fait voir, vous dit- il, la fin é- 
pouuentable de l'Auare. Maintenant pour vous en faire perdre la mémoire, 
puis qu'il eft indigne qu'on fc fouuienne de luy , ie vous monftrc I'cftat 
heureux, où fe trouue l'homme de bien, quand il rend les derniers deuoirsàla 
Nature. Vous ne verrez point autour de fon licl, cette troupe abayan te & affa- 
mée de Chiens & de Corbeaux qui attendent laproye. le veux dire, les dete- 
ftables héritiers , d'vn deteftable Auaricieux. De tous ceux qui font dans la 
chambre de nôtre malade, il n'y enapasvnquipenfeàcrochetterfesCabinets, 
ny fes coffres. Perfonne ne fe met en peine , s'il laiffe du bien ou s'il n'en laiffe 
point. Tous les fiens n'ont autre foin n'y autre penfée , que de le conferuer. 
Icy les larmes font toutes véritables. Icy les cœurs ne démentent point le vifage. 
La bouche n'eft que l'Echo des difeours de liame ; & bref, tous ceux qui enuiron- 
nentee Saint homme, conipirentvnanimement à luy prolonger la vie. Il n'y a 
point de remèdes qui leur femblent chers. Ils croyent que l'or & les pierres 
precieufes ne peuuent mieux eftre employées, qu'à la conferuation d'vne per- 
fonne encore plus precieufe. 



LIB ERAZI HOMINI VOLVNT OMNES OPTIME. 

At fi condoluit t entât um frigore cerpus y 
A ut alius cafiis leSlo te affixit: habes qui 
Affideat , fomenta paret , medteum roget ,a// te 
Sujcitet , ad reddat natis, carifque propinquis. 



L'HOMME 



LA DOCTRINE DES M OE V ICS. 60 

ï HOMME BIEN FAISANT EST AYME' DE TOVT LE MONDE. 




Heureux ces hommes lnnocens i 
Qui vainqueurs abfolus desfens - } 
Quittent auec plaijîr , cette obj 'cure demeure, 
Qià partagent leurs biens auec iuçement; 
Et qui font ajjeurey^ qu'entrant au monument î 
Leur digne juccejfeur les regrette & les pleure, 



H h 




P R E F À C E. 



.ajro H BB iHWi.».n. l .fffljmïmm Enageons nos forces puifque nous ne femmes qu'à 

la moitié de la carrière-, &* par vne 'utile méditation 
comme par vn agréable repos, préparons nous à finir 
glotieufement notre courfe. Nous auons vil tous les 
tableaux qui enrichirent le cofié droit de cette fameu- 
fe Gallerie* & ie ferais tort a notre iufle &vertuéu- 




: fe curiofité ', fi ie douto'ts que de tous ce que nous fom- 
\ mes , ily en eut vnfeul y qui n'eut aporté àvnfi beau 
fpeclaclejesyeux de l'ame auffi bien que les yeux du 
corps. Cela eflant , nous auons tous également re~ 
^marqué les vertus & les vices dont toutes les condi- 
tions font accompagnées. Pour mon particulier , tofe croire fans faire le vain , que vous 
ayant tiré les rideaux dont tant de fçauantes peintures étaient couuertes ,t ay fait voir 
difiinSlement aux yeux me/mes les moins clairs- voy ans , ce que l'art du Peintre fembloit 
enuier aux connoijjances vulgaires. Il n'y a maintenant plus de pajfions ny de vices i 
quelque fard &* quelque artifice qui les deguife , qui fient capables d'abujer ou de l'in- 
nocence ou de la mauuaife veue deleurs fpeélateurs. Leur malice ne (l plus cachée. Leur 
fard efi remarquable. Chacun peut voir leurs pièges & les eutter. L'amoury efi repre- 
Jenté fi volage , fi cruel, & fi perfide , qu'il n'y auraplus que des infenfe^ volontaires , qui 
feruiront de butte a fes traits, & d'aliment à fies fiâmes. L'ambition qui paroiff oit illu- 
stre y pource qu'elle paroiffoit genereufe , a perdu les tiltres pompeux qu'elle auoitiniu- 
fiement vfurpeX- Nous luy auons arrache le niafque & la pourpre qui la rendaient 
en apparence, la plus noble des pajfions \ (yparla connoiffance que nous auons donnée de 
fa baffeffe 0* de fa vénalité , nous croyons que déformais les âmes bafjes & mercenaires 
feulement, enpourront efire touchées. LaColere ,1'Enuie , l'Auarice , l'Orgueil: bref 

tout 



PREFACE. 6z 

tous les crimesy ont efiéreprefente-^tels qu'ils font, ils nous ont au fjî fait également hor- 
reur & ont iètt'è dans nos ames s desfemences d'indignation & de haine , qui doiuent infail- 
liblement germer en leur faifon •> & produire des fruits dignes des foins & de la culture 
de la Philofophie. Mais il efi temps de continuer notre promenade -, & retournant 
d'où nous fommes partis , donner a nôtre curiofité , la fatisfaêlion quelle attend de nos 
yeux & de nos oreilles. Toutes fois , auant que de les arrêter fur le premier des tableaux 
qui nous reHe a étudier ; il efi à propos , que ie vous donne aduts de l' intention de notre 
Peintre Philofophe. Il nous a fait voir iufques icy, toutes les conditions de la vie, &* 
nous les afait voir fans nousy vouloir attacher. Aprefent , ilnousles offre aueclapenfée 
de nous les faire embraffer, mais ilpr étend que nous choijiffions celles qui font les plus dignes 
de nous , cefi a dire, qui font les plus nobles, les plus fyirituelles , & les plus proport- 
ionnées à la hauteur de nôtre origine, il ne nous en produira point d'autres dans ce fé- 
cond ordre defes tableaux . & s'il s'en rencontre quelques-vnes qui vous paroiffent hon" 
teufes, & mécaniques , fçache^ que nôtre nouueau Zenon n efl pas de vôtre fentiment. 
Car il croit qu'il n'y a point de méfier honteux , quand l' homme le peut exercer auec in- 
nocence ; & que ceux que vous nommeTdes Arts nobles £s?> libéraux , deuiennent in- 
fâmes & mercenaires , toutes les fois que ceux qui les exercent , les exercent auec vne inten- 
tion fer uile £?♦ corrompue. Cependant , il n'a pas deffein que nous nous arrêtions aces 
exercices. Il ne les expofe a nôtre veuë, que comme des ieux ey> des diuertiffemens pour 
ceux qui font riches; ou comme des ay des & des fecours pour ceux qui font mal auec la for- 
tune. En effet , ils font comme autant de rudiments , & comme autant de premières le- 
çons, que la Vhilofbphie nous donne, afin que peu a peu nous puifftons atteindre àlacon- 
noiffance de ce grand art, de ce méfier diuin , de cet exercice continuel des Héros* & des 
Anges, qui efi la pratique de la fouuerainefagejje. Tachons donc de renouueller l'atten- 
tention de nos yeux (s'il m efl permis de parler ainfi) & de future pas à pasvn fifidelle 
conducteur. Nous paruiendrons infalltblementparfaprudence t à lapoffcffton du Trefor 
que le peuple cherche vainement -, & receuant la Vertu pour la compagne de toute nôtre 
vie y nous ferons fi heureux , que mefme a nôtre mort elle ne nom abandonnera pas. • 



Ii 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV PREMIER TABLEAV 

de la féconde Partie. 

VE pouuoit choifir nôtre Peintre de plus charmant & de 
plus ayniable, pour nous exciter à la pratique de la vertu* 
que la belle variété qu'il nous figure en ce tableau ? Cer- 
tes, ie le confidere comme vneviue image delà glorieu- 
fe condition de nos efprits ; & fi l'entends bien Ion 
langage muet ., il me dit , que la Nature nous a trop 
aymez , pour vouloir que nous vécufilons vnevie d'cf- 
claues ; ou plutoft pour nous auoir animez d'vne ame 
née à la feruitude. Ouy ,' mes amis, nous fommes nez libres. Nousfommes 
nez les arbitres, & les artifans de nôtre fortune. Nos inclinations ne font point 
contraintes. Elles fe portentlibrementàcequileurparoiitleplusdigned'eftre 
cmbrafTé; & auec la mefme liberté , elles nous choififfent nos emplois &c nos 
exercices. Regardez ce Peintre qui fe laiife fi agréablement emporter à fon ca- 
price. Il règne dans fon trauail,-&neferoitpas heureux comme il eft, fi au lieu 
de fon pinceau, onluy mettoitvnfceptrealamain. Vous en deuez croire au- 
tant de fon voifin , qui trouuant dans fa belle melancholic , & dans fes inge- 
nieufes vifions, quelque chofe au delà des Empires & des conqueftes , eftime le 
laurier qu'il a fur la tefte , plus noble & plus glorieux que celuy des Alexandres 
&desCefars. Si vous iettezles yeux plus loin, vous découurirezvn Médecin & 
vn Mathématicien, qui ont rencontré leur élément &leurioyedans la connoif- 
fance des chofes qui font conformes à leurs inclinations. Entrez , ie vous prie, 
iufques dans la boutique de ces Forgerons; & leurs vifages auiïi bien que leurs 
charîts, vous apprendrons que leur labeur eftant vn labeur volontaire, leur cft 
vn labeur délicieux. De là , concluez que chaque homme compofe fa propre 
béatitude; & que pourueu qu'il apporte au choix de fa condition, tout le iuge- 
ment & toute la connoiflànce quelle exige de luy , il eft impoifible qu'il ne 
fafïe dés cette vie, vn elîay des félicitez de l'autre. 



CVlQjrE SFVM STVDiyM. 



[ °ïik T' *" Q? am fat v ter que , iibens cenfebo , exercent artem. 



Hor. 

Epift. I*, 



Lib. i. Epift. r . Nauem agere ignarus nauis timet : abrotauum œgro 

Non audet , nifiqui didictt , dure. Quodmedicorum efl 
Vromittunt mfiàici } trattant f abri lia f 'abri. 

Quid. Adde, quodingenuas didicijfe fideliter artes, 

Emollit mores , nec finit effe feros. 



% 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

QHACVN BOIT S^IJ^RE SON INCLINATION. 



ù 







Veux tu Liffer de toy d'illuftres mouuements-, 
Et gagner vne place au Temple de la Gloire. 
Suy les arts immortels des filles de mémoire \ 
Et ne force iamais tes nobles fentimens, 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION BV DEVXIESME TA&LEAV. 




N vient de nous enfeigncr, que nôtre bonne fortune dé- 
pend de nôtre élection. C'eft donc à nous a faire vn bon 
choix , puifque c'eft luy feul qui nous peut rendre heureux. 
Mais d'autant que c'eft à vn pas fi gliiTant que les hommes 
font ordinairement de bien lourdes cheutes , nôtre Phi- 
lofophe nous en veut aduertir , afin que fi nous venons à 
tomber , nous n'en accufions que nous mefmes. Cette 
peinture nous reprefente par vnplaifant caprice, le peu de 
iugement que nous apportons au choix de nos exercices ; & le repentir qui 
comme le mal-heureux compagnon de nôtre imprudence, marche continuel- 
lement fur nos pas. Ce bœuf pefant & poufïif, qui a quitté le ioug pour la bride, 
& le labour pourla guerre , fe plaint du changement de fa condition ; & fe prend 
au Ciel , de ce qu'il s'eft laide tromper au faux éclat, & à la vaine pompe des orne- 
ments redoutables que les hommes orttinuente2pourlaferuitudedescheuaux. 
Mais laifTons ce bœuf dans la punition de fort orgueil; &confefTons quelaNa- 
ture comtrie vue bonne &charitable mère, porte également tous les animaux à 
la recherche de leur béatitude ; & que s'ils ne s'écartent point du chemin qu' 
elle leur montre , ils arriueront infalliblement à la bien - heureufe fin qu'ils 
défirent. Il eft vray, que les hommes bien plus déraifonnables que les beftes 
mefmes les moins raifonnables, femblent affedter les occafions de fe dérober à la 
conduitte de la Nature, de rompre les bornes qu'elle leur a prefcriptes-, de fouler 
aux pieds fes règlements & fes defTences ; & pour le feul plaifir du changement, 
s'ennuyer de la bonne aufîi bien que la mauuaife fortune. . 









SVA 2JEMO SORTE 



TV S. 



! T ! Optât ephippia vospi^er, optât arare caballus. 



Epift.14. 



QuipUcet alterius ,fua nimirum efl odiojbrs. 



Lib.i. Epift.10. C«/' non contient et fa a res , lit cœlcétis olitn, 
Si pedè ma-ht erit ,fkbuertet , fi mitiùr , vret. 



LE 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. S 4 

LE SOT SE PLEINT TOVSIOVKS DE SA CONDITION. 




Nous accusons les animaux 
Des defirs déreigle^dont nousfommes coupables] 
JMLais les hommes ious puis ont dejîgrans deffattx. 
Les h fies n'en/ont point capables. 



Kk 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV T&OI.SI ESME TABLEAV. 

Oicy la confirmation des vcritez , que nos inquiétudes 
ont fait inuenter à Tvne & à l'autre poëfie. Nôtre Pein- 
tre a crû que la comparaifon du bœuf & du cheual , ne 
feroit pofïible pas fur nos âmes , toute l'impreffion qu'il 
! auoit deffein d'y biffer. C'eft pourquoy il propofeîhom- 
me mefme , en exemple à l'homme ; &c luy mettant 
deuant les yeux , les changements iniuftes & deshon- 
neftes aufquels il eft fuiet, il prétend par fa propre confu- 
fîon,de le guérir d'vne fi infâme maladie. Le Soldat veut eftre Matelot. Le Ma- 
telot veut eftre Marchad. Le Marchand veut eftre Laboureur. Le Laboureur veut 
eftre Hoftelier, c'eft adiré, que toute condition eft importune à celuy qui n'eft 
pas fage ; & que quoy qu'il choififfe , il fe trouue toufiours trompé dans fou 
choix. Il n'en eft pas de mefme de l'homme prudent. S'il eft né libre, il fait 
élection de fa fortune; &c la fçait conduire auec tant d'adreffe, qu'il ne s'en laffe 
ny ne s'en repent iamais. Si Dieu l'a fait naitre dans les fers , il fe conforme ma- 
gnanimement à la bafTeffe de fa condition -, & fans murmurer contre l'ordre 
vniuerfel des chofes , il adoucit par la Philofophie , les amertumes de la fer- 
uitude. 




MVLT1PLEX CVRARVM PRAÎTEXTVS. 

"m i llle grauem duro terram qui vertit aratro 3 

Verfidus hic caupo y miles , nautique per omne 
Audaces mare qui currunt : hac mente laborem 
Sefe ferre ? fenes vt in otia tut a recédant •> 
Aiunt , cum fibi fint congé fia cibaria : Jîcut 
Varuula,nam exemplo e& 3 magni formica laboris, 
Ore trahit quodeumque potefl , atque addit aceruo, 

Quem ftruit . haud knara, ac non incarna futuri. 



j 



>î 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



*; 



TOVS NOS DEFFAVTS ONT LEVR PRETEJTTE. 




Le Nocher pauure <£• viel veut fendre les guerets. 
Le Laboureur les quitte; & fe donne a Neptune, 
La guerre efi a la fin au Soldat importune. 
Lejot ayme le change. Il court toufiours après; 
Et changeant de meftier, croit changer de fortune. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV QVATRSIE.SME TABLEAV. 

Rrestons nous, s'il vous plaift,à confîderer ce payfa- 
ge. Bien qu'il seble n'auoir pas beaucoup de rapport auec 
les autres tableaux de cette Gallerie , il n'en eft pas tou- 
tefois le moins vtile ny le moins inftruétif. Vous me 
demandez, que lignifie ce pays fauuage. Quels font 
ces hommes fi bigeares & 11 rnal-veftus qui l'habitent ; ôc 
fous quel climat on trouue toutes les autresnouueautez 
qui vous ont furp ris. Sçachez que ce tableau eft la car-, 
te d'vne partie de ces grandes pcninfulles, que l'oyfiueté de Colomb & l'ambi- 
tion d'Efpagne ont efté chercher au de là des bornes de la Nature^ Nôtre Pein- 
tre nous les reprefente pour corriger nos inquiétudes naturelles-, & nous re- 
procher que nous fommes prefque tous de ces voyageurs ambitieux & ridicu les, 
qui ne trouuant pas dans le vieil monde , allez d'efpace pour le flux& le reflux 
de leurs defirs déréglez, voudroient qu'il y en eut autant, que l'vn de nos Phi- 
lofophes s'en eft imaginé. Mais fi nous fommes fages , faifons auiourd'huy 
vne ferme refolution de choifif vne condition tranquille & durable; & pour 
trouuer du repos , de le chercher en nous mefmes , ôc nondansladiuerfité ou 
des exercices ou des compagnies. Aufïi bien ne fçaurions nous faire vn plus 
beau ny vn plus neceflaire voyage, que de defcendrefouuent dans nôtre coeur, 
étudier ce qui fc palTe dans vn pays qui nous eft fi peu connu; & par de nobles & 
frùctueufes occupations , confumer le plus agréablement qu'il nous fera pofïi- 
ble, le temps que nous auons à languir hors de nôtre véritable patrie. 



CVM. FRVCTV PEREGRZNANDJ^M. 

od* J*. Qu[d breui fortes iaculamur auo 

Afulta ? quid terras alio calentes 
Sole mutamus f patria quis ex fui 
Sequoquefugifi 
... ■ > 
Tu,quamcumque Deus tihi fortunauerit horam, 
Gram/ùme manu, nec dùlcia differ in annum: 
y~t y quoeumque loco fueris , iiixijje libenter 
Te dicas. Nam fi ratio , & prudentia curas, 
Non locus effujï latè maris arbiter , aufert: 
Calum, non animum mutant , qui trans mare currunt. 



Lib. i. 
Epift. n. 



qvi 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



ce 



QVI VIT BIEN y VOYAGE H EV REV S 2M EN T. 




Nos inconfiances continues, 

Nous font errer car l'Vniuersi 

Et fous mille climats diuers, 

Voir mille terres inconnues. 

Jldais nous voyageons vainement. 

Nôtre ejbrit inquiet nous fait toujîours la guerre. 

Aufjlpour <viure heureufement } 

Il ne faut point changer de Terre , 

Il faut changer de fentiment. 



Ll 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV CIN QVIESME TABLEAV. 

E voy bien, mes chers amis, à quoy la beauté de vôtre 
inclination vous porte. A peine auez vous ietté les yeux 
fur ce tableau, que vous vous trouuezrauis des merueil- 
les qu'il vous prefente. Que vous eftes heureux d'auoir 
fçeu vous conformer fi promptement à la nobleffe de 
vôtre nature, & par vn fi digne choix refpondre à laMa- 
iefté de vos âmes. En effet, il faut qu'vn homme renon- 
ce publiquement à la gloiredefon extraction, quand il 
eft ou fi mal-heureùx , ou fi lâche, que d'embraffer vne autre profeffion que celle 
des Lettres. Approchez -vous donc de cette Peinture; & confiderez la grandeur 
des biens où vous eftes appeliez, par la genereufe élection que vous auez faite. 
Les faueurs que vous receuez des beautez vulgaires, font des faueurs qui fe per- 
dent en les receuant ; & qbi prefque toufiours perdent ceux qui les reçoiuent. 
Mais celles que les Mufes vous offrent de fi bonne grâce , font des faueurs du- 
rables. Sont des faueurs innocentes. Sont des faueurs qui vous éleuent en vous 
rauiffant ; 8c qui vous faifant paffer de la condition des hommes à celle des Hé- 
ros, vous font comme autant de fouuerains preferuatifs , contre toutes les poi- 
fons que la volupté vous prefente. 




A MVSIS TRAIS QVILL1TAS. 



Hor. lib.i. 
Od.ii. 



Ouid. 



Aiujts Amicus y trifiitiam & me tu s y 
Tradam proteruis , in mare Creticum, 
Vortare sentis. 

• •• • • earminalatum 
Sunt opus, & pacem mentis habere volant. 

Anxia mens hominum , curis confeéîa adore 
Nonpotis eft cantuspandere pierios : 

Carminaproueniunt animo deduflafèreno, 
TriHitia cum Utis non bene Jigna cadunt. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS.' 
VESTVDE DES LETTRES EST LA FÉLICITÉ DE L'HOMME. 



&7 




Nouueaux & généreux Orphêes, 

Qui loin de la faneur des Rois, 

Vene% au Jîlence des bois, 

Confulter les neuf doâîes Fées. I [ 

Vous ignore^ les foins cui/ans, 

Qui deuorent les Courtifans. 

La triflejfe & la peur , ne vous font point la guerre. 

Vous efles affranchis des iniures dufort-, 

Et de tous les maux de la terre, 

Vous riéprouue% iamais que celuy de la mort. 



• o 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION BV SIJT1ESME TABLEAV. 




! que ce tableau nous fait bien connoitre les auantages 
qu'on tire de l'amour de l'étude ; & de l'a&iuité furnaturelle 
qu'elle donne à nos efprits. La chambre qui nous y eft fi- 
gurée , fe peut proprement no m mer la retraite de 1 a Vertu, 
l'élément de la Philofophie , le temple des Mufes , & le lieu 
facré d'où les pafïions font bannies. Âufli le Philofophe 
qu'il nous reprefente , co m me le Miniftre & le Preftre de ce 
temple, n'attend pas que le Soleil l'auertifle qu'il eft temps 
de facrifier au Dieu de toutes chofes. Le foin qu'il a de fondeuoir;& l'ardeur 
qui le porte à l'adoration de la fouueraine SagerTe, à laquelle ils'eftconfacré, 
l'éueillent auant que la Lune ait fait les deux tiers de fa courle. Elle eft encore 
bien haut fur l'Horifon. Elle illumine de fon éclat blanchiiTant les feneftres 
de fa chambre ; & le voila cependant debout. Il a luy mefme éueillé fon valet; & 
par vne fi iufte folicitude, il nous adonné cet aduertiflement falutaire, quele 
Pilote n'a pas grand foin de fon VaifTeau, quis'enrepofefurla foy d'vnmifera- 
ble Matelot. Nous voyons aufïi les glorieufes victoires que ce Sage vigilant a 
remportées par la puiflfance de fes veilles & de fes foins. Car les pafïions les plus 
fortes, les plus redoutables, & les plus artificieufes, comme fi elles tenoient de 
la nature des fonges& des fantômes, fediffipentauec le fommeil& les ténèbres; 
& abandonnent celuy qui veille , pour aller tourmenter ces ames parefleufes,' 
qui font leur félicité de leur lit; & tâchent de continuer par vn art criminel, ce 
qu'ils ont innocemment commencé par le bénéfice de la Nature. 



BirTVRNA QVIES VITIIS ALIMENTKM. 



Horat.lib.i.' 
Epift. i. 



Plaut. 



Et 



m 



Pofces ante diem librum cum lumine , fi non 
Intendes animum fludiis & rébus honefiis : 
Inuidiâ, vel amore vigil torquebere. 



vigilare decet hominem 



Qui vult Jua tempori conficere officia : 

Nam qui dormit at libenter,fine lucro , & cum 

malo quiejcit. 



LA 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. ' <î8 

LA PARESSE EST LA MERE DES VICES. 




L'ame efl vne machine a beaucoup de rejjorts. 
JJoyfiuetè les rouille & les rend inutiles. 
Trauaille incejjamment de l'efbrit , ou (lu corps ; 
Et ta machine aurafes mouuement s faciles. 



Mm 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV SEPTfESME TABLEAU, t 

Enerevse & héroïque pafïion , de fçauoir ce qu'il faut 
Tçauoir, c'eft à dire d'eftre vertueux , combien font hau- 
tes, & combien font diuines, les refolutions que tu fais 
I prendre à ceux que tu poffedes véritablement ? Cette iufte 
pis exclamation m'échappe en voyant ce tableau. Regardez- 
le, ievousprie, des mefmes yeux que ie le confîdere j & 
vous auouërez auec moy , qiie la SageiTe ôc la Science, 
comme eftant les Anges tutelaires de nos efprits, leurin- 
ipirent des penfées dignes de la fublimité de leur extraction. Elle leur font con- 
noitrc qu'il n'y a rien de fî bas, que ce que le monde eftimc déplus haut -, n'y 
rien de fi vil, que ce que l'ambition & les autres parlions déréglées nous offrent, 
comme les chofes les plus precieufesde la vie. Voyez vous le Philo fophe , que 
tant de démons enuironnent. Ils le tantent à la vérité, mais ils le tantent vai- 
nement. Icy l'ambition luy prcfente vn Thrône. Là yne Couronne deftmée aux 
vainqueurs. Plus loin vneftatuë; & pour dernier effort ; la pompe fuperbe du 
Triomphe. Cependant il refufe également tousfes prefens ; & leur donnant 
le iufte prix qu'ils doiuentauoir, demeure d'accord auecluymefme^que toutes 
ces chofes ne font que vanité. Qirvn Thrône n'eft qu'vn peu de bois enrichy 
d'or & de pierreries. Que ces autres marques de grandeur &de pompe ne font que 
des branches de laurier pliées enfemble, des pièces de marbre taillé , des armes rô- 
puè's &attachéesconfufément. Que le Triomphe mefme, quieft le defir de tous 
les grans courages , n'eft qu'vn meflangc embaraffé & déplorable de plufîeurs 
innocents cnchainez, d'vn grand nombre de foldats in folents& criminels, de 
richeffes rauies à leurs iuftcspoifeffcurs, & d'acclamations brutales d'vne popu- 
lace infenféc. 



VIRTVTIS AMORE CAETERA VI LESCFNT. 



E°jft t I Ilb ' ï " Efi quodnam prodire tenus , fi non datur njltra : 
Feruet auaritia , mife roque cupidine pe £lui ? 
Sunt njerba & uoees , qui bus hunclcnire dolorem 
Pojjis , £<7* magnum morbi deponere partent. 
Laudk amore tûmes f funt certa piacula, quœ te 
Ter pure lefio poterunt recreare libella. 

*" Satyr *• quem vis média, erue turbâ: 

Aut ob auaritiam aut mi fera ambitione laborat. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



C 9 



Q^I AYME LA VERTV, MES PRISE TOVT LE RESTE. 




L'homme de bien incejfamment foupire, 
Vour la 'vertu. , comme pour *vn Trefor. 
S'il lapofjedc il a ce qu'il defire\ 
Et par fa force feule , il obtient vn EnQire, 
Quon cherche vainement dejjus vn Trône d'or. 



t 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EX P L2C AT ION BV HVICTIESME TABLEAV. 

Ien que vous ayez ou aifez deconnoiflancejOuaifezdc 
difcretiôn, pour forcer les fentimens que vous donne la 
Nature corrompue, ie les voy toutesfois qui paroiflfent 
malgré vous fur vôtre vifage; & qui me demandent quel 
eft le prix, & quelle eft la fplendeur de la couronne que 
les Sciences & la Vertu promettent à leurs adorateurs. Il 
eft iufte que ie leur fatisfaffe; & qu'après vous auoir défia 
dit plufieurs fois, que l'amour des lettres eft vn remède 
fouuerain pour les maladies de l'ame, ievous montre la façon dont ce merueil- 
leux baume doit eftre appliqué fur nos différentes bleiTeures. Vous aucz vu au 
tableau précédant , comme le Philofophe a foulé aux pieds, ces vaines images de 
gloire que le monde a pour l'obiet de fes plus ferieufes actions. Vous le voyez 
maintenant , donnant la loy aux autres Tyrans de l'ame -, & régnant auec Empi- 
re fur les pallions & fur la fortune. Qu'il fait beau voir les ornements qui parent 
fon triomphe. D'vn cafté, les palmiers luy prefentent autant de couronnes 
qu'ils ont de branches; & de l'autre de vieux chefnes inébranlables, luy font 
comme autant d'images viuantes de fa conftance& de fa fermeté. Cen'eftpas 
que fes ennemis foientabfolument vaincus, quoy qu'il les tienne dans les |pl. La 
fortune toufiours rebelle & toufiours audacieufe, entreprend auec lereftedefes 
forces, de combattre encore vne fois fon vainqueur. Pour en venir à bout, elle 
appelle les démons de l'ambition , de rauarice,&desplaifirs. Lapauureté qui 
eft toufiours rauie des defordres & des confufions, accourt à la voix de la For- 
tune ; & produit aux yeux de nôtre Sage , tout ce qu'elle a de plus*hideux. L'ef- 
clauage mefme, l'exil, & la mort qui eft réputée le malheur de tous les malheurs, 
fe liguent enfemble pour venir attaquer cette place, qui ne leur femble pas im- 
prenable. Mais leurs attentes font vaines. Car l'ame de nôtre Sage eft fi régu- 
lièrement fortifiée, qu'elle ne peut eftre nyfurprife par l'artifice de fes ennemis, 
ny emportée d affaut par toutes leurs forces aifemblées. 



SAPIENTIAz LIBERTAS. 



Hor. lib. i. 

Satyr.7. 



Laert. 



Qujfnam igitur liber î fkpiens fibi qui imper iofus: 
Quem nequepauperies, nequemors , nequevincula terrent: 
Refbonfare cupidmibus , contemnere honores, 
Fortis , #■ infeipfo tôt us ter es ^at que rotunàus. 
Ex terni nequid valeat per Uue morari: 
In quem manca ruit femper fortuna. 

« 
Dionyfio récit anti -verficulos illos Sophoclts: 

Quifquis tyranni ad teêla fe contulit, 

Fitferuus illi , liber & fi venerit : 
AriÛippus, arrepto pofleriore , refj>ondit: 

Haud Jeruus est, fi liber illuc venerit. 
Quia t inquiebaij verè liber non efi, nifiemus animumfi>e 
metûque liberauip P ' hilofophia. 



VE 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



7© 



LE SAGE SEVL EST LIBRE. 




Ce riefi ny lafaueur des Rois, 

Ny lesfujfrages populaires, 

Qui peuuent foufmettre à nos lois, 

Nos fiers & mortels aduerf aires. 

La Vertu feule a cepouuoir. 

Elle fait qu'vn e/claue efl libre dansfes chaines. 

Qu'njn iufle mal-heureux , rit au milieu desgejhes; 

Et que,mtfme la mort ne le peut émouuoir. 



Nn 




LA -DOCTRINE DES MOEVRS. 
EXPLICATION BV NEVF1ESME TABLEAV. 

ES maladies de l'ame, & les autres maux de la vie, font 

aux pieds de nôtre Philofophe. Il a fait des efclaues de 

|p fes Tyrans. Mais ce n'effc pas alfez pour la grandeur de 

§§f fa vertu. Ilveuteftre misa déplus difficiles efpreuues ; & 

nous montrer comme il fçaitrefifterauxiniuresduCiel, 

\ & aux violéces de ceux qui font les exécuteurs de fa cho- 

iii 1ère. Nous en auons des exemples en ce tableau. En 

fa plus haute partie, nous voyons la confufion que pro- 
duifent la querelle & le conflit des deux plus hauts Eléments. Au deffousja Terre 
ébranlée par leur impetuofjité, fe détache deiby-mefme, renuerfe ce qu'elle 
porte; & femble fe vouloir enfeuelir fous fes propres ruines. Plus bas, paroif- 
fent les dérèglements des pallions humaines, qui font encoreplus redoutables. 
Icy,vnRoy menace; & pour fatisfaire à ion indignation, foit quelle foitiufte, 
foit quelle ne le foit pas , lance indifféremment la foudre fur la telle de ceux 
qui font au deffous de luy. Plus loin , nous apperceuons vn grand nombre 
de monftres couuerts de la figure d'hommes , qui nercipirantsquclemaffacre 
& la defolation , portent le fer & le feu dans vne ville forcée. Mais parmy tous 
ces defordres, que fait nôtre Philofophe ? Il eftaffis fur vnfîcge inébranlable. 
Ses parens &fes amisrafliegent } & par la ftupidité qui eftfî commune aux hom- 
mes , luy crient aux oreilles , qu'en fin il s'éueille après vn fi long afToupiflcment; 
& qu'il commence à penfer à fa conferuation , & à celle des fiens. Mais cet 
homme"veritablement homme, fait lafourde oreille à ces clameurs impertinen- 
tes. Il ne tourne pas mefme les yeux pour voir qui font ces importuns folici- 
teursj & perfiftant en fa diuine immobilité, s'attache tout entier à la confîdera- 
tion de foy-mefme , pefe ferieufement les mouucments de fon ame ; & tenantla 
balance égale , attend auec vne profonde paix , tout cequeDieuarefoludefà 
deftinée. 



Horar. lib. j. 
Od.?. 



MED IIS TRAN QVILLVS IN VNBIS. 

laflum &* tenacem propofiti r virum J 
Non ciuium ardor praua iubentium, 
Non vultus inflantis tyranni, 
Mente quatit jolida , neque Aufier, 
Dux inquieti turbidus Hadriœ, 
Nec fulminant is magna louis manus : 
Si jraélus illabatur orbis, 
Impauidum ferient ruina. 



virgiUJEaeid. A c Jt dura Jtlex aut fier Marpefîa cautej. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

LE SAGE EST ' IX ESBRA2Ï LABLE. 



7* 




Le fage grand comme les Dieux, 

Efi maiflre de Je s défonces-, 

Et de la fortune, &* des deux, 

Tient les puijjances enchainêes. 

Il règne absolument fur la terre &fur l'onde^ 

Il commande aux Tyrans, il commande au trejj>ai. 

Et s'il voyait périr le monde; 

Le monde fer ijjant y ne lejlonneroitças. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV BIJTIESME TABLEAV. 

OVS voulez fçauoir ce que reprefente cet homme, qui 
fèul au milieu d'vndefert plein de monftres , marche auffi 
-tranquillement que s'il eftoit dans l'allée de quelque beau 
iardin ; & qui par vne magnanimité plus qu'héroïque, mé- 
prife le fecours qui luy eft offert,, & les armes qui luy font 
miraculeufement enuoyées. le vous le diray fî vous m'en 
folicitez d'auantage. Mais , quel befoin eft-il que ie vous 
die fon nom ? Vous iugez bien à la defeription que ie 
vous en faits après le Peintre, que c'efl le mefme demy-Dieu, que ie vousay 
montré au dernier tableau. Là il eftoit afïïs , pour ce qu'il neftoit obligé que 
d'attendre le péril. Icy il eft debout , pour ce que ne voulant feferuir d'autres 
armes que de celles de la vertu , il eft obligé de marcher fans creinte au deuant des 
périls. Il ne fe détourne point de fon chemin , pour y voir des Dragons , des Ti- 
gres & mille autres beftes furieufes, qui tiennent la gueule ouuerte pour l'englou- 
tir. Apprenez à fon exemple , a fçauoirbien vfer de la vie 3 & retenez comme 
le plus vtile précepte que vous attendez de nôtre agréable étude , que celuy là eft 
à couuert des outrages de la fortune, qui s'eft fait vnazile de la pureté de fa con- 
feience , & de la connoiflance des bonnes chofes. ' 




% 



INNOCENTIA VBIQVE T^TA. 



Horat.lib.i. 
Od.ii. 



Integer vît* } JceleriJ~que purns, 
Non eget Ma.uri iaculis , nec arat, 
Nec venenatis grauida Jagittis , 

Fufce, pharetra. 
Siue per Syrtes iter afiuofas, 
Siue faflurus per inhojpitalem 
Caucafum , mel quœ loca fabulofus 

Lambit Hydâfyes. 



L'HOMME 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



72. 



L'HOMME DE SIEN EST PAR TOVT EN SECRETE'. 




Vne ame njrayment héroïque, 
Trouue par tout, des lieux de fçurete ; 
Et lit mefme en tranquilitè, 
Parmy tous les monstres d'Afrique. 
Le Sage qui fç ait que la vie, 
N'eft que le chemin de la morts 
Ne craint iamais d'aller au fort, 
Ou fa naiffance le conuie. 



Oo 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV VNZÏESME TABLE AT. 

L ne refte plus au Sage qu'vne victoire à remporte^ pour 
auoir tout foufmis à fon Empire. Cette peinture vous 
fait voir que cette dernière victoire luy cft afTeurée , & 
qu'il doit commencer fon triomphe. Mais elle vous le 
fait voir fous certaines figures qui pofïible vousparoif- 
fent des énigmes, après le fens defquelles, il eft befoin 
que vôtre efprit fè trauaille beaucoup. Nullement. Il 
n'eft rien de fi clair ny de fi connu; & fans mentir ie fais 
confeience de vous dire qui eft le vertueux quifouffreficonftammentlcsiniu- 
res Se les outrages d'vne méchante femme. Neantmoins, puifque toute l'anti- 
quité nousa propofé cet exemple , corn me le dernier effort d'vne vertu confom- 
mée, il n'eft pas à propos que nous pafïicms légèrement par dclfus. Sçachez 
donc, que celuy que vous voyez au martyre, eft ce Socrates,fï connu par fon 
propre mérite , & par lesextrauagances de fa femme. Vousiugez bienaufïî, que 
de tous ceux dont l'Hiftoire Grecque & Romaine nous ont parlé, iln'yauoit 
que luy qui pût dignement reprefenter le perfonnage qu'il fait dans ce tableau. 
Confîderez comme il fouffre. Confiderez comme il médite des chofès tres-dif- 
ficiles,& comme prattiquant ce qu'il médite, il nous enfeigne que pour l'exer- 
cice des âmes héroïques, il eft neceflaire qu'il y ait de méchantes femmes, qui 
comme des furies domeftiques, ayent le fouet à la main & lesblafphemcsàla 
bouche, afin que les Sages falfent connoitre iufques où doit aller la véritable 
patience, & combien peut fouffrir la véritable magnanimité. 



VICTRIJT MALORVM PATIENTIA. 



oj" j lb ; L Durum , fed leuius fit patient iâ 
Quidquid corrigere efi nef as. 

Laqrt. in vka. lllujîre patientiœ exemplar Socrate^ ab vxore 

contumeliis petitus : pênes te eft> inquit y ma,ledicere\ 
pênes me autem reéîè audire. 

protefiîao. -dltero duorum colloquentium indignante , 
ls qui Je non opponit ,plus fapit. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

QV-l SQVFRE BEAVCO^p GAIGNE BEA^CO^P. 



15 




On tient qu'vn homme doit pajjer 

Vour f» lâche & pour *vn infâme; 

Quand il endure que fa femme , 

Le coiffe à-'vnpot à pijjer. 

Socrates cependant ce docteur authentique^ 

Soutient publiquement que ceïi vne vertu. 

Quant à moy qui toujiours ay craint d'eflre battu, 

le penfè que la chofe efl fort problématique. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION DJT DOVZIESME TABLEAV. 

jEvx là fe trompent, qui croyentque le Sage affe&eja ré- 
putation aufïî bien que les vertus ; & qu'il ne s'abftient 
des chofes iniuftes, que pour gagner les cœurs,& receuoir 
les applaudiffements que les jnéchans mefmes n'ozent 
refufer au mérite. Pour faire paroitre l'erreur de ces gens 
là ,1e Peintre nous propofe icy, le triomphe fecret de 
l'homme de bien, & la gloire cachée qu'il reçoit des té- 
moignages de (a confeience. Il ne pouuoit nous le faire 
voir en vne action qui témoignât mieux ny la grandeur de foname,ny le mé- 
pris qu'il fait & des iniures , & des faueurs de la renommée. Il eft afGs fur vn fie- 
ge fî fonde & fi bas, qu'il ne peut craindre aucune cheute. Il eft appuyé fur des 
liures, c'eft à dire, fur les armes que la fagefTe fournit aux hommes pour cora- 
batre la fortune. Il eft appuyé contre vn mur d'airain, qui n'eft autre que le re- 
pos d'efprit, qu'on acquiert par la haine des vices, & par la pratique des vertus. 
Voyez ie vous prie, auec combien j^'art & d'efprit le Peinrre nous reprefente 
auprès de luy, cette dangereufe vipère , qu'on appelle Renommée. Ij la fait 
paroitre en vne pofture flatteufe, & auec vn vifage charmant. Elle montre a 
nôtre Sage, ces inftrumens pernicieux , ces organes deceuants, ces trompettes 
infldelles & intereflees, qui tantoft publient nos louanges & tantoft nous ac- 
eufent de toutes fortes de crimes. Mais nôtre Philofophe qui en connoiftl'vn 
& l'autre vfage, & qui les condamne tous deux égallcmenr, fupplie cette folle qui 
parle toufiours , de choifïr vne plus noble & plus haute matière à fes harangues, 
& de fe taire d'vne perfonne qui ne veut eftre connu eque de foy-mefme. En 
fuitte^il luy protefte auec cette franchife,& cette fîneerité qui luyeft naturelle, 
qu'il ne trauaille ny pour acquérir delà gloire, ny pour euiter la honte ; & que 
l'image des crimes qu'elle luy prefente, quelque difforme qu'elle foit, n'adioûte 
rien à l'auerfion que la Nature luy en a donnée. Enfin , pour la chafTer honne- 
ftement d'auprès de luy, il luy déclare que pourueu qu'il puiffe perfeucrer dans 
l'innocence qu'il s'eft propofée pour la fin de toutes fes actions, il tient pour 
indiffèrent , tout ce que le monde voudra dire de fa vie. 



CONSCIENTIA MILLE TESTES. 



hic murus aheneus efio: 

Epift. i. Nil con/cire Jibi , mil* pallejcere culpa. 



OuiJ. 



Confcia mens njt. quique fua efi y ita conduit intra 
Peélora , pro faâlo fpemque metumquejuo. 

Confcia mens refit famœ mendacia ridet: 
Sed nos in njittum credula turbafumus. 



L'INNOCENCE 



LA DOCTRINE DES MOEVR.S. 



74 



LA BONNE CONSCIENCE EST INVINCIBLE. 




L 'innocence efi i)n mur d'airain 9 
Que nul effort ne peut détruire. 
Le cœur où l'on la, voit reluire, 
Ayant *vn fouuoir Jouuerain, 
Ne voit rien qui luy pttijfe nuire. 



p P 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION DV TREIZIESME TABLEAV. 




L eft vray , la véritable fageffe n'eft pas ennemie de la 
véritable gloire. Elle ne s'attache point fi fort à la con- 
noiflance qu'elle a de foy, qu'elle ne falTe beaucoup de 
cas de la voix publique. Pour nous le tefmoigner vn de 
fes adorateurs fe prefente en ce tableau , auee ce qu'il a de 
plus caché \ 8c le découurant à la Renommée, luy décla- 
re qu'il ne refufe ny fes recherches, ny fes cenfures. Vous 
deuez vous appliquer cette leçon d'humilité & tout en- 
femble de iuftice ; & apprendre d vn fî grand maiftre , que comme veus ne deuez 
point affecter les applauditfements & les loiianges, il n'eft pas aufïi bien-feant 
de vousdérober les témoignages, qu'en vôtre perfonne, laverai ameritésdela 
reconnoilfance générale du monde. Exercez la donc pour l'amour d'elle-mef- 
me ; mais n'imitez pas ces ialoux & malicieux animaux, qui portant fur eux des 
chofesqui nous font fort ialutaires, les perdent ou les deuorent, de peur qu'elles 
rie feruent à la guerifon de nos maladies. Faites voir vos âmes toutes nues. Souf- 
frez que les hommes iettent les yeux fur vôtre vie. Permettez leur de vouscon- 
fîderer dedans & dehors. En vn mot, contentez les curiofîtez étrangères; & trou- 
uez bon que le peuple eftudie iufqu'à vos plus fecrétsmouuements, afin qu'au 
moins vous fafïiez ceffer les iniuftes murmures de tant dames oy fiues , qui foup- 
çonnent du mal en toutes les chofes, fur lefquelles il ne leur eft pas permis d'e- 
xercer leurs jugements. 



H02JESTE ET PKBLICE. 



Horat.lib.i. 
Epift.i6. 

Lampion- 



Senec. 



Tu reéïè liuis , fi curas efije quod audis. 

Vir bonus, infiice y ait fiodes , o fiama , quod ante 
Veélus y & à tergo , mantica nofira gerit. 
Qum nofirtt tibi nulla domi "volo claufia fienefira, 
Ianua nulla tibi y nulla fit arca tibi. 

Nihil opinionis caufiâ omnia confident iœfiaciem. 
Populo < fieêlante fieri çredam } quidquid me conficio 
fiaciam. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 75 

QVI VIT BIEN , NE CACHE POINT SA* VIE, 




L'homme de bien à ïefyrit toufîours net, 
II prend plaijîr de l'expofeî en vette'ï 
Et ne fait rien au cabinet y 
Qujl ne fajje bien dans la rue\ 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION T>V QJ^AT RZ I ES M E TABLEAV. 

AIS ce n'eft pas allez que la vertu foit reconnue'. Elle 
veut quelque chofe de plus éclattant; &c trouue bon qu'on 
luy rende les honneurs qu'elle mérite. Nôtre Peintre luy 
faict iuftice en ce tableau -, & luy accorde ce que fes nobles 
trauaux exigèrent de fa reconnoiifance. C'eft poui- 
quoy,il reprefente vn de ces anciens Conquérants, qui 
entre en triomphe dans la ville de Rome , monte fur 
vn char d'or & d'yuoire , couronné d'vn laurier que la 
victoire de fes propres mains luy amis furlatefte; & précédé d'vngrandnom- 
bre de foldats, qui portent auec pompe les dépouilles des ennemis vaincus, & 
les marques glorieufes de la libéralité du Triomphant. Vn grand nombre de 
captifs enuironnent fon char. Us marchent félon le rang qu'ils tenoient en leur 
première condition. Les Rois y font diftinguez de leurs fubie&s, par la differan- 
ce de leurs chaînes; & rien ne leur refte de toute leur gloire paûee, que le vain 
éclat de l'or, dont leurs fers fontcompofez. Le peuple eftrauy de tant de mer- 
ueilles qui luy frappent la veuë ; & quoy qu'il ne doiue eftre que le fpe&ateur des 
richeiTes qui entrent en foule dans fa ville, il ne laifTe pas neantmoins de les re- 
garder comme fiennes; ôc tour impuiffant, tout miferable, & tout efclaue qu'il 
eft, il fe perfuade que la vie & la mort, la feruitude& la liberté des nations , font 
les ouurages de fon caprice, & l'exécution des confeils qui ont eftérefolus par la 
pluralité de fes fufîrages. 



V I RTVT IS GLORIA. 



Hor. lib. i. 
Epift. 17. 



Lucil. 



Res gerere , (£* caftos oflendere ciuibus hoBes, 
Attinget folium louis, & caleflia tentât. 

Virtutem molulre Dij Jùdore parari. 
Arduus efl ad eam longûfque per ardua trattus 
Ajber & e& primum :fed vbi ait a cacumina t anges, 
Fitfacilis qua dura prius fuit inclyta virtus. 



LA 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 7 <S 

LA VERTT A PAR TOVT SA RECOMPENSE. 




Que tu produits > Vertu , defruiéîs^ délicieux. 
Que les hommes par toy y font différents des hommes, 
Tu portes tes amants iuf qu'au de là des Ci eux) 
Et faits que tout ce que nous fommes, 
Nous les nommons nosfauueurs , ey nos Dieux, 



Q.q 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV QV12JZIESME TABLEAV. 

A Vertu n'cft pas fatisfaittc pour nous auoir éleucz fur 
vn char de Triomphe. Elle fçait que cet honneur eft 
s trop vain , trop commun, & tropcourt ; pour eftre la 
I recompenfc de nos trauaux. Il n'eft bon que pour ces 
| heureux téméraires, qui apresauoirhazardélcurvieauec 
\ fuccez-, & combattu quelques temps des ennemis àyfez 
à vaincre, attendent de leur Republique des reconnoif- 
fànces proportionnées à leurs labeurs. Mais pour des 
Héros, qui font toute leur vie, aux mains auec de$aducrfairesprcfqueinuinci- 
bles, comme font le vice & l'ignorance, il eft bien iufte qu'il y ait des honneurs 
extraordinaires; & que la gloire clle-mefme , les éleuant bien haut au deffus de 
la tefte des Conquérants , les porte fur fes propres ailles d'vn bout du monde à 
l'autre, & les montre aux nations auec vne pompe qui terniffe l'éclat de tous les 
anciens triomphes. C'eft ce qu'elle faiten ce tableau. Elle contraint le Temps 
malgré fa puiûance & fon enuie , de luy prêter la main pour nous mettre au def-. 
fus des chofes pcriflables ; & publiant de fîecle en fîecle le mente des hommes 
Illuftres, annoncer qu'ami! feront honorez tous ceux que la vertu iugera dignes 
de Peitre. 



A MV SIS AIT ERN IT A S. 

Horat .hb. 4 . Dignum lande <virum Mufti vetat morii 
Cœlo Mufa beat. 

O Jacer, & magnus vatum labor, omnia fato 
Erips y & populis donas mortalibus auum. 

uh.+ od. 9 . Vixere fortes ante Agamemnona 
Aiulti ,fèd omnes illacrymabdes 
Vrgentur , ignofaque longa 
Noâie, eurent quia iate facro. 

Nemo tam claro^enitus parente, 
Nemo tam clara probitate fuljtt, 
Adox edax quem non perimit njetuflas , 

V&te remoto. 



Quid petitur facris y nijî tantum fama po'étis} 
Ouid. Hoc 'votum noflrt fumma laboris babet. 

Cura ducum fuerunt olim, regumque po'èta, 
Prœmiaque antiqui magna tulere chori. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 7? 

L'ETERNITE' EST LE ERVICT DE NOS ETUDES. 




Mufes que vos facre^ myfteres, 

Changent le deftin des mortehé 

Que ceuxqu'vn beau dejîrconfàcre à vos autels, 

Vortent de puijjants caractères. 

Leur nom a plus d' 'éclat que le Flambeau des deux. 

LcTemps rompt ,pour leur plaire t & fa f aulx, <& fes aifles\ 

Et quand ils ont quitté leurs dépouilles mortelles, 

La gloire en fait autant de Dieux. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV SEIzIESME TABLEAV. 

ONNONs,ievousprie,à la fcienccou fi vous voulez à la 
vertu, car ie tiens que c'eft vne mefme chofe, toute la 
gloire qu'elle a méritée; & luy rendons tous lcstefmoi- 
gnages de reconnoifTance qu'elle doit iuftement atten- 
dre de nos cœurs. Vous auez veu ce qu'elle a fait pour 
nous rendre l'admiration des autres hommes. Voyez 
maintenant ce qu'elle entreprend pour nous éleueriuf- 
qu'à la condition des Anges. Lavoicy, qui foulant aux 
pieds le monde; & s'éleuant au deflus des chofes periffables, s'enuolcdansfon 
Feiour natal, & dans ces lieux bien-heureux , oùl'immortalité luy prépare vnc 
couronne plus brillante & plus durable que les eftoillesmefmes. Mais elle n'eft 
pas decesbeautez qui fè plaifentauchangemét;ou qui par vnvolonta're man- 
quement de mémoire , enferment dans le tombeau de leurs amants , l'amour 
aue durant leur vie, elles leur auoient tefmoignée. Celle-cy force les loixde 
lanecefïité. Elle triomphe du pouuoirde la mort comme elle a fait de la Tyran- 
nie des vices. Elle arrache des mains du Temps , les dépouilles de fes adora- 
teurs. Elle defeend dans leurs fepulchres \ & r'an imant leurs cendres , elle les r'ap- 
pclle à vne féconde vie, d autant plus dciîrable qu'elle n'eitfuiettenyauxper- 
fecutions de la Fortune, ny aux foiblefTes du corps, ny à cette rigourcufeloy 
qui impofe la necefïité de mourir à quiconque reçoit le priuilege de viure. Mais 
nôtre Peintre, pour ne pas donner à la Vertu, des amants qui fufTent indignes 
d'elle, les a choifis dans le meilleur fiecle,& parmy des peuples qui faifoient vne 
particulière profeffion delà fuiure cV de l'adorer. Il luy fait porter au Ciel, deux 
de ces premiers Héros de la Grèce > qui par vne magnanimité digne du tiltre 
d'enfans des Dieux, ont pafle d'vn bout du monde à l'autre, pour en extermi- 
ner les plus cruels Tyrans & les monftres les plus effroyables ie veux dire l'igno- 
rance & le vice ; &qui ioignant les armes aux lettres & la Politique à la Mora- 
le, ont mérité que la Vertu elle-mefme, les mit en poffeflion de la gloire qu'ils 
s'étoient acquife par deux libelles & fî difficiles voyes. 



Hor.iib.3. 

Od. 4. 



Seaeca O&au. 



V I RT V S IMMORTALIS. 

Virtus recludens immentis mori 

Cœlum J negata tentât iter via : 
Qœtujquè Vulgare'ts , & vdam 
Spernit burnum fugiente pennà. 

Confulere patrix , parcere afflittis, fera. 
Cade abHinere , tempus atque ira dare } 
Orbi quietem jfieculo pacem fuo, 
Hœcfumma virtus , petttur hac cœlum via. 

Numquam Stygias fertur ad vmbras 
înclyta virtus: viuite fortes , 
Nec Letheos faua per amneis 
Vos fat a trahent: fed cum fumma: 
Extget borai confumta dtes s 
Iter adfùperos gloria pandet. 



LA 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



78 



LA VERTT NOVS REND IMMORTELS. 




La Vertu nous arrache à la fureur des Parques. 
Alciàe en la, fuiuant efl monté dans les deux ; 
Et Je s chers nourriffons ,foit bergers fait Monarques^ 
Sont mis fans dïjferance à la table des Dieux. 



Rr 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV D IJTSEPT 1 E S ME TABLEAV. 

ES Mufcs nous ont beaucoup donne. Il leur rette tou- 
tefois vne libéralité à nous faire \ & comme c'eit leur 
couftume de ioindre aux recompcnccs publiques & im- 
mortelles, des fatisfa étions particulières & fecrettes , elles 
veulent que le Philofophc fe délaffel'efprit, &defcende 
de fes hautes fpeculations , pour s'abbaiffer iufques aux 
ieux & aux diuertiffemens des hommes vulgaires. Les 
voicy elles mefmcs, qui pour nous en donner l'exemple, 
prennent le frais dans leur agréable folitude. Le fçauant Dieu qui les conduit , 
a mis bas fon arc & fes flèches ; & endort ces neuf belles fœurs par l'harmonie 
Si la douceur de fa lyre. Ne vous figurez donc pas, que l'eftude nous engage 
avn trauâil perpétuel; & que ce foit vne gefne qui nous perfecutc fans cefle. 
Il veut des intermiïïions, des reprifes & des diuertifTcmens. Il veut que de temps 
en temps l'eiprit fe delafle defestrauaux, de peur qu'il ne vienne à fe rompre 
pour auoir elle trop tendu. Mais il ne faut pas que ce repos foit vne oyïî- 
uetc vicieufe ; ou vn afToupifTcment letargiqUe. Ges dodtes Vierges le témoi- 
gnent afTez parleur a&ion. Car bien qu'elles paroiffent endormies , elles font 
ncantmoins delicieufement touchées du doux chant de leur Conducteur > & 
méditent mefme dans leur fommeil, deschofes dignes d'auoir place dans leurs 
plus nobles trauaux. 



POST MVLTA VJRTVS OPERA LAJTARI SOZET. 



Harat.lib.i. 
Od. io. 



Sperat infeflis 3 metuit fecundis, 
Altérant fortem benè praparatum 
Ve&us, informes hiemes reducit y 
îupiter. idem 

Summouet , non fi maie nunc , & olim 
Sic erit } quondam cythara tacentem • 
Sufcitat Mufam t neque femper arcum 

Tendit A polio. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

Z'ESPRIT A BESOIN DE REPOS, 



75> 




Vn trdua.il continu , nous efi *vn longfuplke. 

Le Bal qui dure trop lajje le plus difyos. 

Il faut ménager à propos. 

Le temps qu'on donne a l'exercice, 

Et celuy qu'on donne au repos. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV DIX-HVICTIESME TABLEAV. 

OVS vous fouuenez bien qu vn grand homme de l'anti- 
quité , faifant vne agréable confufion des vertus & des vi- 
ces de Caton, en difoit ce paradoxe ; Que ce grand hom- 
me pouuoit rendre l'yurongnerie honorable, plutoft que 
d'en pouuoir eftre déshonore. le ne diray pas la mefme 
chofe de nôtre Sage , mais i'en diray vne qui en eft fort ap- 
prochante. C'eftque le Philofophe peut quelquefois faire 
le fol fans ceffer d'eftre fage. Le tableau que nous regar- 
dons, eft la confirmation de cette vérité. Car les trois figures, dont il eft com- 
pofé, font comme trois figures hieroglifiques , qui ne fignifient autre choie, 
fînon qu'en temps & lieu vne parfaittefagefle peut eftre affociéeauee vne cour- 
te folie, fans que cette communication puiffe luy eftre preiudiciable. Regar- 
dez, ie vous prie, comme l'Occafîon feprefenteelle-mcfmeàlaSagefre;&luy 
ameine cette petite cniouée,qui déride les fronts, échauffe lafroideur delà mc- 
lancholie , delaffe l'efprit trauaillé de longues méditations ; & fçait fi bien fè 
transformer en la chofe qu'elle ayme, que peuà peu elle deuient vne autre ver- 
tu. Ne creignons point après Vne fi folemnelle permiflîon , de nous refiouyr 
lors que Toccafion nous en fera offerte. Souuenons-nous que l'homme eft 
homme ;& que ces continuelles contentions d'efprit, qui nous efleuent au def- 
fus de la matière, ne font propres qua ces Intelligences bien heureufes, qui en 
font entièrement feparées. 



AMANT ALTERNA CAMOENAÎ. 



Hor.iib.4, 

Od. il. 



Lib.i. 
Satyr.i. 

Ouid. 1. 
Pont.el.j. 



Mifce Hultitiam conjiliis breuem ; 
Dulce efl defîpere in loco. 

luuat interdum, luderepar, impar y equitare in arttndine longa. 

Otia corpus alunt, animas quoque pafeitur illis : 
Immodicus contra carpit njtrumque labor. 



LE 



LA DOCTRINE DES^ MOEVRS. 

LE SAGE M'EST PAS TOV$IQVRS SEKIEVX, 



8e 




La Vertu na rien de fauuage. 
Elle charme les cœurs par l'attrait de fes loix; 
Et permet iufiement que l'homme le plus fage, 
Fajje l'enioiïê quelquefois. 



S£ 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION T>V B I JT-NEVFIESME TABLE AV. 

L ne vous eft plus permis de douter, de la vérité que ie 
viens de vous apprendre ,puifque laDeefTemefmedela 
fàgeffe ne paroift en cette peinture , que pour en ren- 
dre témoignage. Elle vous déclare par fon action, qu'- 
elle n'entend pas que le Sage viued'vne vie d'efclaue ou 
d'hypocondriaque. C'eft à dire , qu'il ait toufïours les 
rides fur le front , les larmes aux yeux , les ampoules aux 
mains, & latriftefledansl'ame. Elle veut que nousnous 
abandonnions iudicie'ufement aux plaifirs honneftes,& aux débauches ferieu- 
fes; & par manière de dire, que nous laiflant vaincre aux charmes innocens du 
Dieu de la ioye &des bons mots, nous fafïions pour quelques temps diuorce 
auecles foins, le trauail,& les ennuits. Si vous confiderez bien l'action dont la 
Deefle des Sages nous offre fon philtre, vous remarquerez qu'elle n'y meilc rien 
de lâche , rien de lafeif , rien de vicieux. On diroit mefme, tant elle fait bien tou- 
tes cho fes, qu'en nous follicitant aux plaifirs, & à la bonne chère; elle nous ex- 
cite à la modération, à la tempérance , & à vne façon toute nouuelle de comba- 
tre la volupté. 




EJC VI2J0 SAPIENTI VIRTVS. 



Hont.iib.1. A^lbus 'Vt obfcuro deterget nubila cœlo 
Sape notus , neque parturit imbreis 

Verpetuos : fie tu fapiens finire mémento, 
Trifiitiam , r uiuque labores, 

Molli, Vlance y mero. 

Lib.i. od.ig. Sicàs omnia nam dura Dcus propofuit : neque 
Mordaces aliter diffugiunt follicitudines. 



Epod. Od.ij. 



Deformis œyrimontx , 
Dulcibus alloquiis. 



omne malum vino , cantuque leuato., 



Lib.i. Od.H. 



iffipat Euitts 



Curas edaces. 



nunc vino pellite curai, 

Cras ingens iterabimus œquor. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. ù 

LA IOYE FAIT PARTIE DE LA SAGESSE. 



y 




Le Sage fait bien choijtr, 
Le temps de rire , &* de boire] 
. Et ri 'oHe point à fa gloire 
Ce qu'il donne àfonplaijtr. 



3 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV VINGTIESME TABLEAU. 

ES perfonnages qui font reprefentez en ce tableau , exé- 
cutent ce qui leur eft commandé parla fageffe. Mais ils 
; ne font pas affez adroits pour fuiure exactement la li- 
gne qui leur eft marquée. Ils montent & defeendent 
inconfiderément;& font voir qu'ils ne font pas encore 
b ien guéris de leurs imperfections. En effet , les vifages 
extrauagants & les actions bizarres qui compofent cette 
(peinture; nous feroient croire qu'il n'y a que des yuron- 
'gnes edmuns en cette affemblce ,• fi les difeours ferieux 
qui s'y tiennent mai à propos , ne nous apprenoient que 
cette compagnie eft bien plus yurc des fumées de l'efprit que de celles du vin. Au 
lieu que les reftins ont efte introduits pour donner du repos à l'efprit j& reparer 
les forces du corps , ceux-cy en font des exercices ferieux , & n'y laflen t pas moins 
leurs entendements que leurs corps. Les vns fe querellent fur les plus impor- 
tants points de la Religion. Les autres fe font des armes des pots & des plats, 
pour deffendre le party des fe&es qu'ils ont embraffées. Quelqu'vns décident 
les affaires des Eftats; & comme s'ils en auoient la fouueraineadminiftration, 
partagent les Empires auec la mefme facilité qu'ils ont partagé les meilleurs mor- 
ceaux du feftin. Tout cela eft pour nous apprendre , que chaque chofe afon 
temps ;"& qu'il n'eft pas moins ridicule de faire le ferieux dans la débauche &par- 
my la licence des feftins , que de faire des contes pour rire dans l'efchole des 
Philofophcs, ou dans le confeil des Princes. 



AP0CVL1S ABSINT SERIA. 



Hor.lib.i. 
Sacyr. ï. 



Difcite non inter lances, menfafque nit entes 
Cum ftupet infants actes fulgoribus , & cum 
Acclinis falfis animus , meliora reçu fat: 
Verum hic impranfî mecum difquirite. cur hoc} 
Dicamjtpotero, malè njerum examinât omnis 
Corruptus index. 



LE 



IA DOCTRINE DES MOEVRS. 



U 



LE SAGE RIT Q^AND IL IAVT RIRE. 




Ne fais point le Cenfeur des liberté^ bonnefles. 

Aymé les luths, les 'vers, lesfeftins, & les fettes. 

Sois diuertijfant . Sois ioyeux. 

JL'enioiié Dieu de la table, 

Achoify le deleclable, ' 

L'utile & l'important font pour les autres Dieux, 



Tt 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION T>V VINGTIESME TABLEAU. 

Près que nôtre Peintre nous a charmé les efprits,aufïi 
bien que les yeux , en nous eftalant les honneurs & les 
plaifirs qui font deft* nez pour la Vertu ;& nous propo- 
lant cette couronne d'immortalité , qui eft la dernière 
&la plus pompeufe de toutes celles qui luy font prépa- 
rées , il nous fait voir le reuers de la medalle , & com- 
me s'il auoit peur que nous l'accufations de nous auoir 
trompez, il nous reprefente l'vniquc malheur auquel 
celle mefme Vertu eft fatalement afluiettie. Vous la voyez affifé fur ce Cube 
inébranlable, tenant le monde fous fes pieds ; ôi témoignant par cette maiefté 
héroïque qui éciatte dans les yeux, qu'elle eft au defïus de toutes chofes. Ce- 
pendant, elle eft attaquée de tous coftez. Icy , le Voluptueux l'accufe d'auoir des 
aufteritez barbares, & le plusfouuent mal-heureufes. Là, le Çoneufïionnaire 
&lePartizanfe mocquent de fes fcrupules & de fes defFcnces. Ils la nomment 
par nfée , la DeelTe des hofpitaux & des gueux j& luy reprochent la miferablc 
condition de tous ceux qui fuyent le change , les vfures , & les autres exé- 
crables', mais faciles moyens de fe tirer de la boue. Plus loing , vn Traitre 
luy impute à crime , qu'auant qu'il fît commerce de fon honneur, defafoy, 
& qu'il vendit aux eftrangers fon Prince & fa Patrie ; elle ne luy fourniffoit pas 
mefme ce qu il auoit befoin pour le faire languir dans la mifere. Bref, les mau- 
uais higes , les Vfurpateurs du bien d'au truy, les Tyrans, & mille autres peftes pu- 
bliques, font tous leurs efforts pour ébranler la confiance de la Vertu, &ren- 
uerfer la colomne fur laquelle elle eft appuyée. Mais fi toft quelle eft laiTe de 
leurs blafphêmes, elle fe venge d'eux par eux-mefmes. La vieilleffe, les mala- 
dies, la recherche des larcins, en changeant la condition de ces Scélérats, chan- 
gent aufïi leur langage. Ilscrient. Ilsdemandentmifericorde. Ils fe repentent 
de leur vie paifée. Enfin ils inuoquent dans leurs malheurs , celle contre laquelle 
ils ont vomy tantd'iniuresen leurs profperitez. Ils confeffent tout haut, quela 
Vertu eft le feul trefor , pour l'acquifition duquel les hommes doiuent trauailler 
toute leur vie. Ils maudifTent leurs lâchetez, leurs vols, leurs trahifons , leurs 
affaflmats ; & tendant les mains vers le lieu où la Vertu s'eft retirée, la coniurent 
depreuenir leur defefpoir, ou du moins pour fa vengeance, d'affifter aux tortu- 
re's dont leur mort eft accompagnée. 

V1RTVS INVIBIAl SCOPTS. 

Q° d \ hb ' 1 ' quatenus heu nefas 

Virtutem tncolumem odimus : 

Sublatam ex oculis quarimus inuidi. 

e \& i ® c ' ues » " ues y 1 u ^ ren ^ a pecunia primum eft, 

Virtm poft nummos. 

•od. r ^ ec ' vera v ^ rtus y c ^ m pwel excidit t 

Curât reponi deterioribus. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

LA VERTV EST VOS JET DE L'ENVIE. 



*J 




Plus ta Vertu te rend proche des Dieux 3 
Plus ton deflin efl fuiet à l'enuie. 
Afais quand la Parque aura borné ta iiie t 
Tes ennemis te voyant dans les deux 
De tajplendeur auront l'ame rauie. 



LA DOCTRINE DES M OE V R S. 







EXPLICATION T>V VJNGT-DEr^lEMSE TABLE AV. 

E tableau qui eft la confirmation du précèdent , nous 
affeure , que la vérité qu'il enfeigne eft aufïï vieille que le 
monde; & qu'au mefme inftant qu'il y eût des hommes 
fur :1a terre, il y eût de l'enuie. Hercule ce Héros, qui 
dompta les monftres qui paroifi'oient les plus indom- 
ptables, ne pûtneantmoinseftrevi&orieuxdeceluyqui 
l'obligea de tourner fon propre courage contre luy-mef- 
me. Cela eftant , il faut croire qu'il n'y a qu'vn bras qui 
foit capable d'écrafer la tefte de ce ferpent; & que de toutes les armes qui ont 
efté employées pour le vaincre, la faulx de la Mort eft feule aflfez trenchante poTJï 
finir la deftinée de cette Hydre renaiifante. Nôtre Peintre a fort ingenieui8pfc 
ment exécuté cette peniée -, car nous faifànt voir l'ancien Alcide, qui foule aux 
pieds le ferpent prodigieux des marets de Lerne, il nous veut 'apprendre, que 
fî la Vertu eftoit afTez forte pour triompher de la rage des Enuieux, il n'y en a ia- 
mais eu qui deut prétendre à cet auantage comme celle d'Hercule. Cependant, 
ce Libérateur du monde, ce prodige de valeur, auifibien que de iuftice, tenta 
mille fois en fa vie, cette grande auanture, & la manqua mille fois ;& femblc 
nous dire par fon action, que fans le fecoursdcla mort, iln'euft iamais conté 
l'Enuie entre les monïtrcs qu'il a domptez. 



POST MORTEM CESSAT INFIDIA. 



Èp£? bi ' ~ dirum qui contudit Hydram, 

Notaque fatali portenta Ubore fubegit s 
Cornperit Inuidiam fupremo fine domari. 
Vrit enim fulgore fuo , quipragrauat artes 
Infiaje pofîtas : exftinclus amabitur idem. 

défont' Pa/cHu* in viuis liuor , pofl fata quiefeit. 

Tuncfuus ex merito quemque tuetur honos. 



L'ENVIE 




Le cruel Monflre de l'Enuie, 
Suit les grani hommes pas à pai 5 
Et pour auancer leur trefl)as y 
Hasarde incejjamment leur vie. 
Mais quand par l'exce^ de fa rage y 
Leurs tours ont éteint leur flambeau . 
Il arme contre foy fon perfide courage, 
Et tombe mort au pied de leur tombeau. 



Vtt 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV VI NGT-T RO I S I E S M E TABLEAV. 

Omme ce n'eft qu'après la courfe acheuée, que l'on cou- 
ronne le Vainqueur, ce n'èft aufïi qu'après la fin de la vie, 
que le Vertueux reçoit fa véritable recompenfe. Voicy 
comme vn petit crayon du glorieux triomphe que le Ciel 
promet à la Vertu confommée. Elle paroift viétoricu- 
ic de tous Tes ennemis. Elle eft reueftue de fes armes de 
parade. Elle eft enuironnée d'autant de trophées,qu'clle 
a deffait de différents aduerfaires;& foulant aux pieds ce 
grand & difficile obftacle que Ton nomme Fortune , elle écîatte de îoyc&de 
gloire. Vous la voyez aufîî bien haut eileuée au defius de cette regiô maUhcurcu- 
fe,oii fon irréconciliable ennemie a pofé'les bornes de fon Empire. Elle règne ab- 
folument dans le Ciel, &difpofcfouuerainement des Couronnes, des Sceptres, 
& des autres marques de cette iufte&fupremc Grandeur, que nous ne pouuons 
acquérir cjue par la connoifTance des belles chofes & par la pratique des bonnes. 
Excitons-nous les vns les autres , ie vous prie , à la méditation d'vnc fi belle ma- 
tière. Voyons ce que les Rois raefme font en terre. Cbnfîderons ce que les 
Vertueux font au Ciel ; & par la comparaifon des vns & des autres , appliquons- 
nous ferieufement à l'acquifition d'vnbien^euantlequeljlctrefor de tous les 
Crefus, & la puiffancede-tous les Alexandrcs^ ne font que boue, vanité, foiblcf- 
fe & fumée. 












VIRTVS MORT ALI A DESPIClT. 



Hor. Iib.3. 
Oà. x. 



Virtus repulpe nefeia fordida , in- 
contaminatts fulget honoribus: 
Necjumit , aut ponit fecureis 
Arbitrio popularis aura. 



Lib.i. 
Satyr. t. 



CUudian, in 

Confulatu 

Manlij, 



— populus namflultus honores 

Sœpè dat indigriis } ejr* fama Jèruit ineptus: 
Et Siupet in titulis , & imaginibus.; 

îpja quidem Virtuspretiumjtbi 3 folaque latè 
Fortunœ fècura nitet , necfafcibHS njllis 
Erigitur , plausûue petit clarejeere vulgi: 
Nil opis externa cupiens i nihd indigalaudis, 
Diuitiis animofa fuis , immotâque cunéîis 
CUdibuS) ex alta mortalia déficit arce. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 8; 

LA VERTV TRIOMPHE DE TOTS SES ENNEMIS. 




Amants de la Vertu , dignes enfans des Dieux 
A qui tous les méchans ont déclare la guerre. 
Vous ne combatte^ fur la terre, 
Que pour triompher dans les deux. 



\ 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV ri N GT-QV-ATRIESME TABLEAV. . 

Aïs auant que d'arriuer à ce comble de gloire & de féli- 
cité} il faut quel homme fè dépouille de ce qu'il a de ter- 
M rcftre. Il faut qu'il abandonne l'habillement qu'il a re- 
^t çcu de la mortalité \ de qu'il accomplifie la courfe qu'il co- 
up mença le iour qu'il vint au monde. Ceftpourquoy nô- 
tre Peintre a mis immédiatement après le triomphe de la 
Vertu, celuy du Temps & de la Mort. Pour nous le rc- 
prefenter au naturel, il expofe d'abord à nos yeux ce ta- 
bleau de l'année • & par confequan* celuy de nôtre vie. Le Printemps paroift le 
premier, comme le plus ieune 5c le plus beau. L'Eftélefuit, plein de vigueuf 
& de feu. L'Automne marche après , chargé de Ces frui&s, ÔC de fesplaifirs de peu 
de durée. Finalement , l'Hyuer parefTeux, foible , languiflanc, '& accablé de-viel- 
leffe , fait tous fes efforts pour ne fe pas éloigner de ceux qui le précèdent. Le 
Temps , comme vn petit démon qui vole iour &c nuict , eft au deiTus de la 
telle de ces quatre différents aifociez. Il marque leur courfe. Il prefcriptleur 
marche; & les faifant retourner d'où ils eftoient partis, les condamne à des Vi T >; 
ciffitudes qui ne finiront qu auecle monde, quoy qu elles finiffent tous les iours.- 
Cette reprelentation nous enfeigne, qu'il faut commencer dés nôtre ieunèffe à 
fuiurc la vertu, c'eft à dire, à ménager le temps qui vole inceiTamrnent;& qui 
nous portant d'vn âge à l'autre,auecvneviteireplus 






■ 



: plus furprenante que celle mef- 
me des éclairs , nous conduit imperceptiblement à cet inftant horrible , où fc 
faitladiffolutiondenous-mefme. Soyons fenfibleàce grand aduertiiTement; 
& cfsayojis autant qu'il nous cft poflible, de ne pas perdre la plus petite partie 
d'vne chofe qui dure fi peu ; & qui nous efi: fi i mportan te , puifque d'elle dépend 
,1a pofsefïion de la gloire qui vient de nous eitrepropofée. 



i 






VOLAT ÏRREVOCABILE TEMPVS. 



Hor. lib. 4. 
Od. 7. 



Immort aUa ne JJ>eres y monet annus , 0* almum 

Q## rapit hora diem. 
Frigora mitefcunt Zephyris: Ver proterit JEftas 

Interttura , Jtmul 
Pomifer,Autumnus fruges effuàerit: & mox 

Bruma recurrit iners. 



Vûg3.Georg. Optima quaque aies miferis mortalibus aui 

Prima fugit 1 fubeunt morbi, triftifque feneélus, 
Et lakor t & dura rapit inclementia mortis. 



RIEN 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



86 



RIEN NE DP RE AFIN QVE TQVT WRE. 




Le temps qui produit lesfaifons, 

Les tient 1'vne à l'autre enchaînées; 

Et le Soleil marchant par [es douQ maifons, 

Henouuelle les iours , les mois £?* ^ es années. 

Il n'en efh pas ainji du defîin de nos iours. 

Quand laV arque en borne le cours, 

Nous entrons dans des nuitfs qui ne font point bornées. 



Xx 



LA DOCTRINE DES MOEVRS, 




EXPLICATION T>V VlNGT-CIN QIESME TABLEAV. 

Oicy le Temps à qui nôtre Peintre a rendu fa première fi- 
gure. Il nous déclare en ce tableau , que volant d'vn fie- 
clc à l'autre, il entreine auec foy tous les vices & tous les 
mal heurs qu'il rencontreMans la rapidité de fa courfe. Les 
petits démons qui l'accompagnent font bien aifes du chan- 
gement qu'il leut propofe; & à voir leur contenance èn- 
îoiïéc, on diroit qu'ils ont quelque connoifTance del'iad- 
ucnir, & qu'ils font alfeurez que plus le monde viellira & 
plus leurs forces renouuelleront. Mais bien qu'ils ajfent commencé de régner 
dés le commencement des fiecles, il eft toutefois au pouuoir du Vertueux, de 
leur arracher vn Empire où ils fefont fi bien établis. Il faut que ce demy- 
Dieu pour remporter vne fi grande victoire , fafle refolution de combarréincef- 
famment. Car encore que ces Tyranneaux foient fouuent chaflez de leur Trône; 
ils y remontent prefqu'aufîî toft en defpit de leurs vainqueurs ;&èroûuent au- 
tant de complices de leur vfurpation 3 & autant de derTenfeurs> que la Vertu leur 
peut fufeiter d'ennemis. Soyons du nombre des derniers. Prenons les.aimes 
Fous la conduite d'vn fi digne General.. Faifons voir au Temps & aux Vices , que 
nous auons allez de cœur pour les combatre tous enlemble; & que malgré la 
trahifon de ceux mefme qui nous deuroient cftre les plus fidelles, comme citant 
vne partie de nous-mefmes, nous fortirons victorieux du combat où ils nous 
ont engagez. 



TEMPORA MVTANTVR ET NOS MVT AMv R. 



Hor*t. îib.3. 
Od. 6. 



Sencc. 



Damnoja quid non imminuit dies ? 
JEttts parentum peior avis, tulit 

Nos nequiores y mox daiuros , 

Progeniem njitiofïorem. 

Hocmaiores nojlri quafli funt y hoenos querimur , hoc pofleri 
naflri querentur, euerfos ejje mores , regnare nequitiam , in 
deterius res humanas & in omne nef as îabi. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



88 



TOVS LES SIECLES ONT EV LEVRS VICES. 




En vain lobiet affreux des tourments éternels, 
Fait peur a tout ce que nous fommes. 
Tant que la terre aura des hommes , 
Le Ciel verra des criminels. 



LA DOCTRINE DES M OE V R S. 



EXPLICATION DV VINGTS I XI ES ME TABLEAV. 




Ncore que le Temps foit le perpétuel ennemy de la 
Vertu , neantmoins nous ne deuons pas toufiours le con- 
sidérer comme tel. S'il l'engage dans de grands dangers; 
& l'cxpofc à la fureur de diuers Monftres, ileftbon de 
croire que c'eft autant pour la couronner que pour la 
perdre. Cela eftant, il ne faut pas que nous foyonsin- 
cefTamment aux mains auecluy; & que fans cefTe nous 
luy dirions des iniures. Le Sage peut fort bien s'y ac- 
commoder. Il peut fe feruir de luy contre luy-mefme, & s'il eft permis de le 
dire fans blafphéme, il eft capable d'imiter l'efprit Eternel qui Tëfclaire , & tirer 
le bien du mal mefme. Pour en venir là, il n'eft befoin d'autre chofe que de 
faire vne très- exacte diftinclion du Temps & des Vices qui l'accompagnent. 
Car pourueu que nous ayons l'adrefle d'arrefter ce Prothée, nous l'obligerons 
ayfément, à nous accorder tout ce que la Vertu veut que nous exigions de luy. 
Nous luy ferons payer auec vfure , les droidrs de nôtre hofpîtaiité,& le force- 
rons de nous porter en dépit qu'ilen ait, dans le feiour éternel, où nous trouuc- 
rons nôtre conferuation & fa ruine. 



TEMPERA TE TEMPORI. 



Honu.lib.3. 

Od. 19. 



inod adefl , mémento 



Componere œquuf , cetera jluminis 
Ritu feruntur , nunc medio alueo 
Cum pace dilabentis Ëtrus- 
cum In mare : nunc lapides adefos, 
Stirpèfque rapt as , & pecus & domos 
Voluentis r unk i non fine montium 
Qlamore \ 'vicinœque fylux 3 
Cum fera dtlnuies qmetos 
Irritât amneis. 



o«id. 6. ia(t. Tempora labuntur > tatitifquefenefcimus annîf. 



IL 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



88 



IL FAVT S'ACOMMODER Af TEMPS. 



WÊËËËËXW?///////i /Mi/ÊÊ/M//Â 



v^K 



H : mai 



pom 




s, 



Les hommes légers & flottms , 
Ver dent t ou fours leur aduantage, 
yiujfi ri appartient-il quau Sage, 
Defçauoir bien prendre fin temps, 



Yy 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION BV VINGT-SEPT I ESME TABLEAU. 

E vieillard qui nous eft figuré dans cette peinture, a fait 
ce que nous venons de dire. Il a bien vfé du Temps ; 8c 
l'ayant reçeu pour fon hofte, il en a tiré tout ce dont il a 
crû auoir befoin. C'eft aufïi de fort bon cœur quille 
laifle fortir de fa maifon ; pour ce qu'ayant vefcu plufieurs 
années, & par manière de parler, vieilly tous deuxen- 
femble, ils ont appris l'vn de l'autre, queleurfocieténe 
pouuoit eftre éternelle j & que toft ou tard ils fe verroicnt 
réduits à la necefïité de Te feparer. Cet hofte fage & courtois , voyant que l'heu- 
re de leur feparation eftoit jfonnéc, luy a de bonne grâce ouuert la porte de fon 
logisj & fans fe plcindre de fon départ , séble luy témoigner, en luy difant à Dieu, 
le côtentement qui luy refte d'auoir logé vn fi docile & fi fidelle amy. Cecy n'eft 
fi artiftement reprefenté, que pour apprendre aux âmes foibles & timides à le 
guérir de cette vaine répugnance , qu'elles font paroiftre, toutes les fois que le 
Temps leur redemande ce qu'il leur a prefté. Certes , il nous eft honteux , d'eftre 
des depofitaires de mauuaife foy ; de nous faire chicaner pour rendre ce que l'on 
nous a baillé en garde ; & vouloir, s'il nous eftoit poflible, nous enrichir de ce 
qui n'eft pas a nous. Cependant, c'eft le mauuais procédé de ces infenfez, qui 
fe voyant à la fin de leur vie?, importunent Dieu & les hommes , pour obtenir 
des délais , & différer le payement d'vne debte àlaquellc ils font condamnez. 



TEMPES RITE IMP ENSVM NE KEVOCA. 



Hor. lib.3. 
Od.i 9 . 



ille potens fui , 



Lœtufque*deget , cuilicet in diem 
DixiJ]e y vixi : cras njel atra 
NubeÇolum, pater, occupato 3 
Velfole puro : non tamen irritum 
Quodcumque rétro eft , ejjïcict : neque 
Dijjinget , infeSlumque reddet 
Quod fugiens Jemel hora vexit. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 8* 

2ÏM REGRETTE POINT LE TEMPS PASSE'. 




Sans teplcindre du temps qui coule comme l'onde; 
Vfe bien, de celuy que tu tiens en ta main. 
Tu nos qu'njn iour à toy. Car peut-eftn demain , 
La mort te forcera d'abandonner le monde. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV VINGT-HriTIESME TABLE AV. 

Oicy le fupplice auquel font condamnez ces hoftes in- 
diferets, qui veulent retenir par force, le Temps qui s'en 
veut aller. Car cet impatient qui ne peut foufFrir de con- 
trainte, voyant la force qu'on luy fait pour l'arcter, fe 
change en vn fier ennemy ; Se au lieu qu'il auoit toufiours 
paru agréable & complaifant , il deuient fafcheux & 
cruel, & ne donne à fon hofte quedetriftes, & funeftes 
marques de fa prefence. Vous voyez, comme d'abord il 
exerce vne infupportable tyrannie dans les lieux où l'onl'enferme ; & côme pour 
conferuer la liberté qu'on luy veut rauir, il retranche à fes Geôliers, toutes les 
chofes en la compagniedefquellesilauoittrouuélavicficharmante&iideiîra- 
ble. D' vn cofté s'enfuient la Icuneife & la Beauté , qui ne fçauroient eftrc fepa- 
rées. iDe l'autre, fe dérobent le Repos & le Sommeil; & les Amours fè voyans 
pourfuiuis de ce vieux Tyran , prennent leur vol droit vers la IeunefTe & la 
Beauté, qui font leurs véritables amantes. Que croyez-vous que deuiennent 
les hommes, quand ils le confiderent dépouillez de leurs plus belles parties; & 
reueflus de qualitez iî contraires à leur nature , que ce font autant d'ennemis 
domeftiques , & de bourreaux qui les tourmentent? Certes , ils fe repentent iour 
& nuict d'au oir différé la fin de leur vie i & pour l'auoir trop follement aymée, de 
s'efrre expofés à des uapplices^qui leur font continuellement fouhaitter cette lon- 
gue indolance , dont la mort cft accompagnée. 



QTID ENIM VELO C IFS AiVO. 



Hor.iib.î.. n€c trépides in njfum 

Vofcentis aui pauca -^fugit rétro 
Leuis iuuentas 3 0* décor y arida 
Vellente lafciuos amores 
Canicie, facilemque fomnum. 
Non femper idem jîoribus efl honos. 
Vernis , neque vno Luna rubens mtei 
Vultu j quid œternis minorent 
Conjtliis animum fatigasï 



IL 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



5>« 



IL 2V'£ST RIEN SI COVRT QVE LA VIE. 




Franc d'ambition & d'enuie; 
Pauure mortel, pajfe vnevie, 
Que la mort tallonne de près. 
Veu de chofefujfit au Saget, 
Et pour faire vn petit -voyage. 
Il ne faut pas de grands apre&s. 



Zz 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION DV VŒGT-2JEVFIESME TABLEAV. 

E Temps n'a fait que menacer dans les tableaux que nous 
auons vus. En celui-cy , il commence à exécuter (es me- 
naces. Comme il voit que Ton ne veut pas le laifler par- 
tir de bonne grâce, il fait violence à fa prifon; & brizant 
tout ce qui l'encherne, il tourne fes armes cruelles &vi- 
«Storieufes contre ce qu'il a le mieux aymé. Il fè fait au- 
tant de victimes qu'il y a de belles chofes dans le monde. 
La force des Héros. L'Eloquence des Orateurs. La beau- 
té des Dames ont aufïi peu de charmes pour vaincre cetennemy public, qu'en 
ont les Diadefmes, les Trônes &les autres obiets de l'idolâtrie des petites âmes. 
Tout ployé fous ce Tyran. Tout cede à fa cruauté. Les prières y font inutiles. 
La force n'y peut rien ; & comme fi ceneluyeftoitpasancz de nous détruire, 
il adioute l'infolcnce de la mocqucrie,à la fureur , auec laquelle il nous tour- 
mente. Il fait defeendre la vieilleffe à fon fecours fans qu'il en ait befoin ; ôc 
nous la prefentant comme celle qui ne nous doit quitter qu'aucc la vie, il nous 
en parle auec vn foufris mocqueur ; & nous iure , que nous nous trouucrons fort 
bien d'vne fi fage & fi diuertifTante compagnie. 




AÎTERNrM SVB SOLE NIHIZ, 



Hor. de arte 
Poet. 



mortalia fafia peribunt y 



Nedutn fermonum fiet honos & gratta, viuax. 



Oui<Lij. Met. Xembus edax rerum tûque inuidiofa vetuftas, 

Facundiam , éloquent iam , gratiarum omnegems , 
& quAibet corporis bona confumitis. 

Propert.iib.î. ^ t non i n g en i quajttum nomen ab auo 

Excidet. îngenio fiât fine morte decus. 

Viuitur ingenio , cetera mortis erunt. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



9t 



TOVT SE PERT AVEC LE TEMPS. 




Rayon d'vn Soleil inuijible j 

Pompe de la Nature: Enchantement desyeux; 

Beauté qui de l'amour rend le trait inuincible. 

Il efi vray , ton Empire efl grand comme les deux. 

Jldais ne te flatte point du pouuoir de tes charmes: 

Ne vante point les feux: Ne vante point les armes, 

Dont tu de foies l'Vniuers. 

Tu paiïeras vn iour par le cifeau des P arques; 

Et fi de tes appas il rejie quelques marques, 

Ce ne fera que dans nos vers. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION BV TRA27TIESME TABLEAV. 

ES Sages vulgaires croiront auoir fatisfait au nom de 
Sage, s'ils confiderent les reuolutions des chofes comme 
nous venons de les confïderer;& s'ils attendent leur der- 
nière heure , fans fc donner la peine de la preuoir & de 
l'eftudier. Maisle Stoïque, c'eft à dire le Sageparfait& 
confommé , fe demande à foy -mefmc où le meinc la 
vieilleflej & comme aucc des lunettes d'approche va iuf- 
ques dans le Ciel, dêcouurir le fecret dcfaDeftinéc. Il 
fe familiarife de bonne heure auecla mort. Il fe fouuient, qu'il a mille fois ouy 
dire au grand Zenon , que la vie du Philofophe, ne doit eftrequ'vne continuel- 
le méditation de la mort. Vous le voyez auiïi, qui paroift fi attentif & fi calme 
-au milieu de tant de fuiets de troubles & d'agitations, qu'il ne s'abandonne ny a 
l'efperance, ny à la creinte. Il a l'cfprit tout entier occupe à la contemplation 
de cette main iufte mais inflexible , qui du haut du Ciel tient les cifeaux dont le 
fil de nôtre vie doit efrre coupe ; & pour éuiter toute furprifè, il y tient les yeux de 
Tefprit continuellement attachez, afin de voir quand elle fermera Pinftrumerit 
fatal , qui doit le deliurer de la feruitude de la matière. 




VERA P HILOSOPHIA MORTJS EST MEBITATIO. 



Hor. lib. i. 
Epift. 4. 



Interfpem, curamque , timorés inter & irai, 
Omnem crede diem tibi diluxijjefupremum. 
Gratafiiperueniet jquœnonJfierabitHrhord. 



piaut. Rud. Animus œquus optimum efi arumnœ condimentum. 



Lib.i. Ejiift.i. 



Tu quameumque Deus tibifortunauerit horam, 
Gratafume manu , nec dulcia dijferin annum. 

Qui cupit dut metuit , iuuat illumfc àomus dut res 3 
Vt lippumpiéla tabuU ,fomentapodagrum, 
Âuriçulds cythdrx colleéiasforte dolentes. 



PHILOSOPHER 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



92- 



PHILOSOPHER C'EST APPRENDRE A MOVRIR. 




Ce qui nefl pas en ta puijjance y 

Ne doit point troubler tan repos. 

Tu balances mal a, propos, 

Entre la Crainte & l'Efperance. 

Laijje faire le Ciel. Cefi ton maiHre & ton Roy 

Et fuporte auec confiance, 

Ce qu'il a refolu de tojy. 



AA; 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV TRE NTE-FlflES ME TABLEAV. 

Oicy donc la VicillefTe que le Temps a fubtilement in- 
troduite en la compagnie des hommes. Les vns s'en def- 
efperent. Les autres y font infenfîbles. Mais le Sage qui 
fçait que par elle , il doit paruenir à fes plus hautes digni- 
tez, la reçoit de bonne grâce. Illuylailfelaconduittede 
fa famille. Il luy permet d'en châtier ce quiluydéplaift, 
& d'y faire venir ce qu'elle trouuera bon. Vous voyez 
aufîî la vieilleffe, qui fembli caioler ce Sage décrépit ;& 
qui luy remontre auec àdrefTe, que déformais il ne doit plus penier aux plaifîrs 
du GouftjduTa&j&dela Veuë. Elleluy fait auffi chaffer de fa compagnie ,ees 
Démons importuns & voluptueux qui régnent fur nos paiïîôs,& l'oblige de faire 
vn éternel diuorce auec la chair & le fang. Nôtre Sage qui connoift ion artifice, 
eft rauy de s'y laiifer prendre; & de renoncer pouriamaisàdesplaifirsquifont 
indignes de fon âge. Il tourne aufïi volontairement la tefte de l'autre collé ; & 
arette fa veuë débile fur des beautez, bien plus capables de le contenter que cel- 
les qu'il a perdues. Au lieu de l'amour des chofes corruptibles, il s'attache à la 
pourfuitte des éternelles -, & au lieu de prefter l'oreille aux folicitations de la Vo- 
lupté, il n'écoute plus que la Prudence, quela modération & que les autres Ver- 
tus, qui peuucnt d'vne chair caduque & d'vne matière toute vfée, en faire vnc 
toute nouuelle & toute immortelle. 




Hor. <k- ait, 
Poe t. 



VARIA SENECTAÎ SVNT JBONA. 



Aiulta, ferunt anni venientes commode Cecum-> 

Alulta recedentes adimunt. 

Lenior £?* wielior fis , accèdent s feneêla. 

seneca. Tu m demumfanœ mentis oculus acutè cerner e incipt , 

njbi corùoris oculus incipit habefeere. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



95 



LA VIEILLESSE A SES PLAISIRS. 




Roy des auantures humaines, 

Qui fais nos amours & nos haines . } 

Temps fous qui les plus forts font enfin abattus } 

Que tes bonte^nous font propices. 

Quand. tu nous ofles les délices, 

Tu nous fais aymer les Vertus. 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION DV TRENT E-DEVXIES ME TABLEAV. 

OvRvn Sage que vous venez de voir, vous allez eftre 
enuironnez d'vn grand nombre de fous. Le Sage a 
preuû fa fin , & en a confîderé le moment aucc ioye. 
I Voicy des infenfez qui fe defefperent au fculnom delà 
"'mort; 8c qui pour tenter les moyens de l'éuiter, s'aban- 
donnent à toutes les foiblefïes & à toutes les fupcrfti- 
tions, que la fourberie & Terreur ont introduittes dans 
le monde. Vous voyez au lieu le plus eminent de ce ta- 
bleau, vn vieux Sacrificateur accompagné de fes Officiers ,& orné des marques 
de fa Prelature. Iiconfultcfèrieufemcntles entrailles d'vn bœuf; & prétend de 
voir dans le ventre dvne befte , des fecretsque les Eftoilles mcfme ne nous 
apprennent que fort confufément. Plus loing, elï peinte vne de ces Cages fa- 
crées, dans lefquelles les Romains tenoient enfermez les Interprettcs domefti- 
ques de leur fortune; & parvnaueuglement indigne de leur vertu jcherchoient 
dans l'auidité ou dans le degouft d'vn poulet, la reiolution des chofes pour lef- 
quelles ils ne fefioient pas à leur propre raifon. Plusloing, paroifTent desChal- 
deens, des Aftrologues iudiciaires,& d'autres femblables Charlatans; & pour 
faire rougir les curieux impertinents de leurs extrauagances, le Peintre a inge- 
nieufement placé dans vn éloignement deuxdecesmiferablesaffronteuxsjqui 
fe méfient de dire la bonne auanture aux femmes &;aux enfans. Touscesdi- 
uers vifages ne font reprefentez que pour détromper les petits efprits,&leur 
citer l'enuie de fçauoir les^chofes futures. 



DE FTTF-RIS NE SIS AN XIV S. 



Hor.hb.j. Vrudens futuri temperis exitum 
Caliginofa nocle frémit Demi 
Riâetque , fi môrtalis -vitra 
F as trépidât. 

Lib.x. od.n. Tu ne quœfieris feire ( nef as ) , quem milA y quem tibi 
Fmem Di dederint y Leuconoe : necBabylonios 
Tenta ris numéros , n)tme\ins y quidquid erit pati . 
Seu plures bj/emes ,fiù tribun Iupitervltimam. 

Lib.i. oa.j». Qujd fit futur umer as , fuge quarere : 0* 
Quem fors dierum clinique dabit t lucro 
Appone. 

Lib.i.odn qpid œternis minorem 

Confiliis animum fatigas ? 



NE 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



5>4 



NE T'INFORME POINT DE L' ADVENIR. 



' 




Scrutateurs des chojes futures , 

Ennemis des fecrets diuins; 

Ne confulte^ plus les Deuins, 

Pour apprendre vos auantures. 

L'art efl faux & pernicieux, 

Qui dans les grans chiffres des deux, 

Croit decouurir nos destinées. 

Dieufeul comme Rojy des humains. 

Tient le conte de nos années $ 

Et le dejlin du monde efl l'œuure dejes mains. 



BBb 



V 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION Dr TRA2JTE-TR0 1 SIES M E TABLEAV. 




'Avantvrë que le Peintre nous p refente ence tableau; 
n'eft pas moins étrange, qu'elle eft rare. Elle nous fait 
voir qu'il y a vne notable différence entre vn Sage & vn 
Sçauant ; & qu'affez fouuent toute la Rhétorique & toute 
la Poefîc peuuent efire renfermées dans la telle ci" vn fou. 
Elle nous apprend auffî , que malgré les Prédictions con- 
traires, l'Heure de nôtre mort dépend d'vne horloge qui 
ne peut comme les nôtres, eftre ny retardées par nôtre 
crainte ,ny auancée par nos impatiences. Le bon vieillard toutchauue & tout 
blanc, que vous voyez dans vne profonde méditation, eft ce grand ornement 
de la Grèce, qui a donné le commencement & les beautezà la Tragédie. On 
lauoit menacé qu'il finiroit fes iours par la cheute d'vne voûte. Pourfemoc- 
quer de cette prédiction il quitta fa ville ;& choiflt pour fa demeure ordinaire, 
les plus agréables folitudes de la Sicile. Mais vniour qu'il eftoit attentif à la 
production de quelque excellente pièce , vn Aigle qui auoit pris vne Tortue' 
fur le riuage prochain, & qui s'eftoit éleué bien haut en l'air \ s'arreftamalheu- 
reufement au deffus d'vne fî precieufe tefte ; & n'ayant pas des yeux d'Aigle en 
cette occafion, la prit pour vne pointe de rocher, &i'écraza en voulant écrazer 
la Tortue. 



TTTE , SI RECTE FIJTERIS. 



Hor. lib. i. 
Od. 13. 



Quid quifque r oitet , numquam homini fatis 
Qautum eft in boras. Nauita BçCphorum 

Panus perhorrefçit : neque njltrà, 

Caca timet aliunde fat a: 
Ailles fagittas , & celer em fugam 
Varthi : catenas Varthus , & Italum 

Robur: Jed imfrouifa leti 

Vis rapuit , r api et que gentes. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 
LA MORT EST INEVITABLE, 



9S 




Ne crois pas éuiter la mort, 

Que la loy àiuïne t'apprejte. 

Car fi ton propre toicl ne t'ècra^e la tefte, 

Le total d'vn étranger accomplira le fort. 




LA DOCTRINE DES MOÉVrS. 

EXPLICATION Dr TRENTE- Q^ AT RI ES ME TABLE AV. 

ET infcnfé que vous ne pouuez regarder sas rire, eft d'vne 
efpece difîerentc de ceux que vous venez de voir. Gelui- 
cy ne confulte ny les entrailles des beftes, ny laceruelle 
des Deuins. Il fè confulte luy-mefme , & demande à fon 
miroir, raifon de fbn changement. Ilfe voit le vifagecou- 
uert de rides, & fc veut perfuader que ces rides procèdent 
de la malignité de la glace qui le reprefente II luy fouftiét 
qu'il n'eft pas encore en l'âge de la difformité ; & que le 
temps l'auroit trahy fi ces rides eftoierit véritables. Il s'eftoit figure , lepauure 
homme qu'il eft, qu'ayant toute fa vie lutté contre fes pallions , refufé à les fens 
toutes les chofes deffendués -, & ataché fon efprit à la pratique des Vertus, il vieil- 
lirait aufïi peu que les beautez qu'il auoit adorécs.Maisvoicy la Pieté,quife mfti- 
fie des plaintes que cet homme de bien luy fait. Elle luy déclare, qu elle ne retarde 
ny la vieillerie ny la mort. Bien au contraire, quelle hafte leur venue, a fin que 
plutoft elle donne à ceux qui la feruent, cette ieunefie perpétuelle qui né fe trou- 
ue qu'au deflus des Cieux. Ce faux religieux, n'eft pas fa tisfait d'vne fi fàin&e 
& fi raifonnable exeufe. Il murmure contre le Dieu qu'il a fi fcrupuleufcment 
feruy j & tefmoignant fon intention mercenaire, & fon amour propre, femble 
luy reprocher la fin de fà vie, commelaplushauteiniufticequiluypouuoitia- 
mais eftre faite. Gela nous faitbien connoiftre combien l'homme eft intereffé. 
Combien il eft hypocrite. Combien il eft amoureux de foy-mefme ; ôc com- 
bien peu il l'eft de cette Eternelle beauté , pour qui feule il doit auoir de l'a- 
mour. 



SIC VIVAMVS . VT MORTEM NON METVAMVS. 



Hor, lib. i. 
Od.14. 



Eheu fugaces , Vofîbume, Voflhume 
Labantur anni : nec pet as moram 

Rugis aut infianti Jenettœ 

Ajferet , indomitœque morti. 

senec. j\4oYS portus eft malorum , terfunum arumnope vitœ. 

Epift.30. r r J r J ^n ■ 

Senejcentesannos , cum rugis , flores mortis cogna; 

mot temfruêlum quietis . Ad ors requies œrumnarum 

in luêlu atque miferiis ejl , & cunéîa mortalium mala 

diljoluit. Nullumfîne exitu iter est. 






VIVONS 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



96 



VIVONS SANS CRAINDRE LA MORT. 




Tel par */» fentiment brutal , 
Croit donnant tout à la Nature ; 
Euiter le chemin fatal , 
Qui nous meine à lafepulture. 
Tel penfe dans la Viete\ 
Trouuervn lieu de feureté-, 
Contre les trois Cœurs homicides. 
Ils fe trompent ègallement. 
Le trépas deuance les rides, 
Ou les fuit infailliblement. 



CCc 



LA DOCTRINE DES' MOEVRS. 




EXPLICATION 3V TRENTE-CINQJ^IES ME TABLEAV. 

'Idiot que vous confiderez, eftle portrait dclaplufpart 
des hommes. Ceft vn vieux coulpable , qui depuis l'âge 
de vingt ans, a fait également comerce de fa confcience 
& de fon argeant. Il eft connu par toutes les places ou 
l'vfure eft foufFerte. Il n'y a Banquier qui n'ait de fes 
billets. Il n'y a QuaifTe , où il n'ait part. Il n'y a Parti- 
zan qui ne foit dans fes papiers. Il n'y a auances à 
faire , ou fous le nom d'vn valet , il ne foit intereifé. 
Par ces illuftres moyens , il eft paruenû au comble des biens qui le font in- 
iuftement pafTer pour homme d'importance. Mais il eft^i mefme temps 
arriué a cet âge mal-heureux où ilnepeutfeferuirdecesricheiïesmal-acquifes. 
Il effaye neantmoins de retarder fa fin par des entreprifes de longue durée. Il 
prend vne ieune femme; & la prend inutilement pour luy. Il tient vne bonne 
table, &ncvitquedeIaicl:d'Aneire. Il fait des AiTemblées toutes les nuicts , & 
la goutte & la grauelle le mettent iour & nuidt. à la gefne. Enfin , il croit trom- 
per la mort en fe trompant foy-mefme; &n eftant plus qu'vn peu debouedef- 
feichée , que peut eftre l'humidité du premier Automne refoudra en fon premier 
néant, il ne laiffepasde commencer des Palais, que trente vies comme lafienne 
ne fçauroient mettre en leur perfection. Il deuroit bien plutoft, pour l'expia- 
tion de {es crimes , faire trauailler à fon tombeau ; & par laconftru&iondcce 
dernier logis, fe préparer bien ferieufement ay entrer. 



DE ROGO SENEJT COGITET. 



Hor. lib.i. 
Od.i8.' 



Tr uàit ur die s die , 

Nouaque pergunt interire Lunœ 
Tu fecancla marmora 

- Locus Jub ipfum funus , & fcP'Acri 
Immemor , Jlruis domos. 

Quid , quod vfque proximos 

Keueilis agri termines - ? & vitra 
Limites client ium 



Salis 



auarus . 



Lib.z. Epiiu. Sic quia, perpétuas nulli datur njfus , & hères 

Heredem alterius velut njnda fuperuenit njndam : 
Quid vici projlmt , quiduehorrea, quidue Calabris 
Saltibusadiecli Lucani} Ji metit Orcus 
Grandia cum ptaruis , non exorabilis auro. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



97 



LE VIEILLARD NE DOIT PENSER QV'A MOURIR. 




Que te fert 'vieil ambitieux, 

De voler toutes nos Vrouinces ; 

Vour eleuer en mille lieux, 

Des Palais dfcnes de nos Vrinces} 

Unores-tu que les dejltns , 

Apres quelques fâcheux matins , 

Vont borner le cours de ta a>/e? 

Défia tes plus beaux iours ont esleint leur flambeau. 

Venfè donc à la mort. Ton âge tjy conuic-, 

Et fi tu veux bafiir , va bafiir vn Tombeau. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION BV TRÉNTE-SUTIES ME TABLEAV. 

Oicy des hommes qui véritablement penfent à la mort. 
Mais cela n'empefche pas , que ce ne foient des fous d'vne 
efpece différante des précédents. Comme ce baftifTeur 
du dernier tableau, ils croyentquelamorteftaiTezcom- 
plaiiante pour ne les pas fâcher, ouaflezdifcretepournc 
pas venir où elle n'eft pas appellée. L'vn n'ofe penferàla 
guerre, pour ce qu'il croit que c'eft là principalement, où 
la mort ne confîdere hy le mérite, ny l'âge. L'autre fe per- 
fuade, que celuy-là eft bien infenfé , qui fe hazarde fur la mer , qui fe fie àîa 
plus infidelle de toutes les chofes; & qui vit en lieu où il n'eft feparé de la mort 
queparl'épeiTeurd'vnais. Le troifiefme, qui cent fois a oiiy dire que le vent de 
l'Automne, & l'inconftance de cette faifon , font autant de Miniftres dont la 
mort fe fert pour dépeupler le monde, fe tient clos &couuert dans-fa chambre. 
Il y entretient par artifice, ce qu'il y a de plus iain dans la faifon la plus réglée; 
& fe retranche contre la mort par tous les Aphorifmes dsla Médecine. Mais ces 
robbes fourrées, ces callottesàlongues oreilles, & toute fa PhilofophieGaleni- 
que, ne recarderont pas d'vn iour la prife de cette place, qu'il croit h bien def- 
fendre. La mort trouue palTage au trauers de fes doubles chaifis,defes para- 
vents, & de fes faufTes portes ; & le tué* aufîi bien que ceux qui font tous les lours 
expofezaux périls ou delà mer, & de la guerre. 




IMPROVISA LETHI VIS. 



Hor.Iib, 2. 
Od. 14. 



Fruflra cruento Al art e carebimus, 
Fraéîifque ranci jiuêîibus Adriœ, 
FruHra per Àatumnos nocentem 
Corporibus metuemus Auflrum. 



Lib.i.Sat.6. 



Lib.9. Odi. 



ne <v 



llaett 



neq 

Aut magno aut paruo lethifuga. 

A4 ors & fugacem perfequitur njirum, 
Nec partit imbellis iuuenta 
Voplitibus, timidoque tergo. 



seneca in Epift. Incertum efl y quote loco mors exfpeêîat 
itaque tu illam omni loco exjj>eéla. 



IL 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

IL N'Y ,A POINT DE PREVOYANCE CONTRE LA MORT. 



& 




Ne tante ramais la fortune. 

py bien loin des fer ils de Mars , & de Neptune. 

Fuji le ferain des nuits ■■> & les chaleurs du tour. 

Tout ce foin t'eftfort inutûle. 

Varis qui fut vn lâche y & ne fit que l'amour, 

Eft mort aujfi ieune qu'Achille. 



DDd 




LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION T>V TRENTE-SEPT IESME TABLEAV. 

A Mort commence à combattre -, & par confequent à 
vaincre. Nous fommes arriuez àraccompliffement des 
Prophéties. L'heure fatale eft fonnée. Il faut partir ; & 
aller au lieu ,ou. vne Iuftice incorruptible rend à chacun 
félon fes ceuurcs. Le galand homme que vous voyez 
dans ce tableau , n'auoit iamais médité cette matière. 
Aufïî nVt il dans l'ame que la terreur de fa fin ; & deuant 
les yeux, que l'obie&des pertes qu'il va faire. Il a de bel- 
les maifons, vne belle femme, & de beaux enfansv&voudroit bien ioiiyr plu- 
sieurs fiecles, des douceurs qu'il trouue en leurpoflefïion. Cependant, lors qu'il 
y penfe le moins, il fe voit contraint d'abandonner tant de différentes richeffes. 
Il faut qu'il quitte fes maifons enchantées , où la pompe des meubles difputc auec 
les délices des promenoirs. Il regarde auec de(efpoir,ces longues allées d'Hy- 
preaux, & ces couuerts de Cyprez&de Phileries,fôuslefquelsilfepromettoit 
de trouucr d'agréables Hyuers au milieu des Elles les plus brûlants \ de confon- 
dre l'obfcurité des nuits auec la lumière des iours ;& dans la rigueur dcTHyucr 
trouuer la verdure des plus beaux Printemps. Ceft bien vainement qu'il té- 
moigne le regret qu'il a de les abandonner. Il a reçeu le commandement de les 
laitier à fes SuccefTcurs. Il eft obligé de l'exécuter ;& de s'arracher d'entre les bras 
d'vne femme qui n'eft pofïïble pas trop fafchce de paffer en ceux d'vn plus 
ieune que luy. Les larmes qu'elles répand, vousfontinfailliblementaccuferde 
calomnie, la liberté de mes foubçons. Mais ne foyez pas fi fortindulgeant aux ar- 
tifices d'vn fexe naturellement trompeur. Apres ce que nous auons vu de la 
Matrone d'Ephefe, il ne nous eft plus permis de croire aux pleurs, aux gemifTe- 
mens , ny aux careffes mefme des femmes. 



MORTE LIN QVENDA OMNIA. 



Hor. lib. i. 
Od. 14. 



Ouid.j. 

Amor. el 



Senec. 
Epift. 60. 



Linquenda tellus , & domus, & plaçons 
Vxor , neque ha.ru.rn ; quas colis , arborum. 

Te prêter inuifas cupreffos, 

Vlla breuem dominum fequetur. 
Abfumet jperes Cœcuba dignior y 
Seruata cefttum danibus : & mero 

Tinget pauimentum fuperbo , 

Vontificum potiore cœnk. 

Scilicet omne facrum mors importuna profanât y 
Omnibus obfcuras iniieit illa manus. 

Sapiens adomnem incurfum munitus eft , nonfipaupeïtas y 
non fi luèluSj non fi ignominia , non fimorsimpetum 
faciat , pedem réfère t. Interri tus contra illa ibit & 
inter illa. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



LA MORT NOVS DES POV ILLE DE TOUTES CHOSES. 



S>9 




<Aymable folitude ou t'ay l'âme rauie, 
Et gonfle le bon-heur que les deux m'ont promis. 
Liures qui nourriJJeXj.es pi aijtr s de ma <vir t 
Et "vous rare beauté que tay toujïdurs feruie, 
Aialgré deux puijjants ennemis. 
Vn iour 'viendra que la mort blefme, 
Af'arrachant moy-mefme à moy-mefme, 
Ad'arracbera du cœur njos obiets amoureux, 
îepajjeray dans l'ombre éternellement noire y 
Et perdant la mémoire, 
leperdray malgré moy , l' amour que i'ay pour eux. 



LA DOCTRINE DES M OE V R S. 




EXPLICATION BV TRANTE-HFICTIESME TABLEAV. 

Evt eftre que celuy que la Mort vient d arracher d'entre 
les bras de fa femme, auroitefté mieux traitté, s'il eut pu 
produire contre fes violéces , les vieux titres de fa noblef- 
fe ou les marques de fa dignité, Nullement. Par tout où 
paroift la Mort , elle eft également audacieufè , égale- 
ment puiflante , également abfoluë. Si elle oftc infol- 
lammentla vieaux miferables. Si elle a de l'orgueil con- 
tre les humbles; & de la force contre les foibles, elleat- 
taque auec les mefmes armes , les heureux , les fuperbes , les forts. La voicy , qui 
d'vn coup de pied enfonce la porte dvnc haute Tour , dans laquelle vn Roy 
s'eftoit renfermé pour éuiter fes atteintes. Mais cette impitoyable contemptri- 
ce des couronnes , commande outrageufement à ce Princede defcendre ; & pour 
ce qu'il n'a pas aûez toft obey, elle le précipite du haut de la Tour en bas , afin 
que par cette cheute> elle l'égale au pauure Sauetier , qui tenoit fa boutique au 
pied de fes murailles. le voy fur vos vifages , des fignes de vôtre étonnement; 
& me perfuade que vous voudriez bien ne pas continuer vôtre promenade. 
Mais il vous faut de bonne heure accouftumer à vne chofe , que tôt ou tard vous 
eftes obligez de fouffrir. Ceux qui nourriiîent les Lions & qui vuient auec eux, 
les appriuoifentpar leur communication. Il en fèrademefme de la mort. Si nous 
nous pouuons familiarifer auec elle j & par l'accouftumancc, nous deffaire de 
l'horreur que fa deformité nous donne , nous nous la rendrons fi agréable qu elle 
nous fera conçeuoir vn iufte mépris delà vie. 



CVNCTOS MORS V2JA MAX ET. 



Hor. lib. i. 
Od, 4 . 



Lib.t. Od.i8. 



Vallida mors aquo puljat pede pauperum tabernas 
Regumque tunes. 



aqua tellus 



Pauperi recluditur 

Regumque pueris : nec Jatelles Ocri 
Calidum Vromethea 

Reuexit auro captus. Hic fuperbum 
Tantahm , atque Tantali 

Gentts coërcet : hic leuare funéîum 
Vauperem laboribus , 

VocatuSy atque non njocatus audit. 



LA 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

LA MORT NOVS EGALE TOVS, 



100 




Toy de qui la tefiefe couure, 
' De ce brillant Metail qui fait future les Rois -, 
Ne croy pas que la mort t'exempte defes loix. 
Elle frappe aujjifort à laporte du Louure -, 
Qu'à celle du moindre Bourgeois. 



EEc 




A DOCTRINE DES MOEVRS. 

LrCATION BV TRENTE-NEVFIESME TABLE AT. 

ES Stoïques , qui fe plaifent à confïderer la More fous 
toutes fortes de vifages , afin que de quelque façon qu'el- 
|le fe preienteàeux,ilspuifTentlavoi'rfansétonnement, 
'f ont obligé nôtre Peintre, de nous la monftrer fous la fi- 
gure effroyable que vous voyez. Elle eft occupée à di- 
stribuer les billets, quiferuentdepaffeportauxamesqui 
font détachées de leurs corps, pour entrer dans les lieux 
que la Prouidence diuine leur a deftinés. Chaque amc 
reçoit fon paffe-porti & fefaifantvnpaffage au trauers des épaiffes ténèbres qui 
l'enuironne, gaigne ce pénible & déplorable chemin, où l'aueugle marche aufïï 
droit que les plus clairs-voyants. Mais à dire la vérité , ces imaginations melacho- 
liques & ces fpe£tacles hydeux , dont les Peintres effayent d'effrayer nos âmes , &c 
leur faire côceuoir de l'horreur pour la M ort , ne font capables de furprendre que 
des enfans & des femmes. Vn homme lage, fe rit de ces mafques & de ces habits de 
balct ,dont la peinture couure la Mort;&luy donnant en fa penféc, la véritable 
figure qu'elle doit auoir, laconfidere de la mefme forte qu'il regarde fon origine. 
Il voit qu'il a commencé. Il connoift qu'il doit finir. Il fçait mefme, qu'il com- 
mença de mourir à Imitant mefme qu'il commença de viure. Vous auczles 
mefmes fentimens, pour ce que vous auez le mefme efprit. Acheuezdoncde 
voir auec plaifir les autres portraits de la Mort ;& par eux de vous dïfpofer à fou- 
frir l'Original. 



Hor. lib.i. 
Od. 3. 



Lib.}. Od. t. 



mortjs certittho^ 

Diutfne prifeo natus ab Inacho y 
Nil interefl, an pauper , (y infima 

De gentefub dio moréris> 

ViSlima nil miferantis Orci. 
Omnes eodem cogimur : Omnium 
Verfatur <vrna : ferius ocyàs 

Sors exitura , & nos in aternum 

Exfilium impofitura cymbœ. 

Hicferuus » àum vixit , erat , nunc mort nus idem 
Non quàm , tu Dari Magne , minora potefl. 

Efly'vt 'viro 'vir latins ordinet 
Arbufia fulcis : hic generojïor 

DeÇcendat in campum petit or : 

Moribus hic, meliorque fama 
Contendat : illi turba client tum 
Sit mator. JEqua lege necejfitas 

Sortitttr infîgnes, & imos. 

Omne capax mouet iirna nomen. 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



IOI 



RIEN DE SI CERTAIN)\QVE LA MORT. 




Toutes les fois qu'il flaift au fort , 
De nos tours incertains la courfe es% acheuèe. 
Quefl deuenu Louys} Il efl aufft bien mort % 
Que Pharamond & Meronée, 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 




EXPLICATION DV QVARANTIESME TABLEAV. 

Ostre fçauant Defïignateurfemble vouloir épuifer tout 
fon art , & toute fon imagination fur la matière de la 
Mort, tant il fc pîaift. à la reprefenter fous diuerfes po- 
ftures. Son Poète luy a donné la penfée de ce paflfage 
fatal , qui fait peur aux plus grans coulages ; & où. les R ois 
eftant obligez de perdre les droits de leur fouuerainneté, 
defeendent iufqu'à la condition du moindre deleursfu- 
iets. Celuy que vous voyez entrer dans Barque de Ca- 
ron, & payer triftement les arrérages de fa mortalité, eflfuiuyd'vn nombre in- 
finy d'autres mortels, riches & pauurcs, vieux & ieunes, doâres & ignorants, 
qui pardiuers chemins fe font rendus à ce riuage ténébreux, où toutes les con- 
ditions deuiennent égales, & toutes les connoifTances pareilles. Irusyparoift 
aufïi pompeux & aufîi riche, que le fameux Roy de Lydie. Alexandre & Da- 
rius y font également vi&orieux;& n'ayant plus de terres & de mers à partager, 
fe rient réciproquement de leurs conquefles & de leurs pertes. Ferdinand & 
Guftaue s'y promeinent en paix ; & seftant defpoiiillez des fentimensqui les ont 
fait périr dans leurs querelles , ils voudroient bien repafler du cofté de la vie ; ou 
du moins pouuoir apprendre à leurs Succeffeurs, que de toutes les folies, il n'y 
en a pas vne fi eftrange , que de courir au trauers des fers & des feux, àlapoffef- 
iîon d'vne chofe qu'on ell contraint d'abandonner, auantmefme que de l'auoir 
poffedée. 



COMMVNIS AD ZETVM VIA. 



Lib.i.od.14. Charontis -vnda fcïlicet omnibus 

Quicumque terra munere njejcimur, 
Enauiganda , Jîue Reges y 
Sine inopes p-rimus coloni. 



Ouid. 



Fat a manent omnes, emnes exfyeftat auarus 
Vortitor, &* turbœ vix fatis ima ratis. 

Tendimus hucomnes , metamproperamus ad vnam: 
Omniafub leges mors vocat atrafùas. 



LE 



I 

LA DOCTRINE DES MOEVRS. ioz 

LE CHEMIN DE LA MORT EST COMMUN A TOVS. 




NaiJJons ou Bergers ou Monarques; 

Quand le fort à marque notre dernier moment, 

Nous tombons indifféremment , 

Sous la main fanglante des Parques. 

Nous descendons aux tnfles bords 

Ou commande <vn Nocher auare ; 

Et payons le tribut barbare , 

Que Vluton exige des morts. 



h~- 



PFf 





LA DOCTRINE DES MOEVRS. 

EXPLICATION T>V Q^ARANTE-VNIESME TABLEAV. 

E commence à melaiTermoy-mefme de cegrandnom- 
bre de tableaux, qui ne reprefententqu'vnemefmecho- 
fe. Nôtre Peintre toutefois ne les a pas faits fans raifon; 
ôc ie me perfuade, que fçachant l'horreur que nous auons 
du fouuenir de la Mort, il a crû qu'il ne pouuoit trop de 
fois, nousrenouueller cette importante vérité , qu il n'y 
a perfonne exempt de la neceflité de mourir. Voyez 
vous cet homme étendu mort fur fon lit, qui ne deman- 
de que le cercueil , fi la Pieté , l'Eloquence & la Nobleffe pouuoient dehurer 
quelqu'vn de la tyrannie de la mort,il feroit encore dans cette grandeur éclatan- 
te, auec laquelle il vouloit ébloiiyr les yeux de tout le monde. Mais foyons élo- 
quents ou barbares. Soyons Empereurs ou Bergers. Soyons ieunes ou vieux, il 
faut que nous rendions à la Nature ce qu'elle nous a prefté. Il faut retourner d'où 
nous fommes venus. Il faut abandonner les biens , dont nous auons efté d'vne 
façon ou d'autre , mauuais dépositaires. Il faut fe dépouiller de la pourpre , def- 
çendre de deiTus les fleurs de lis, deuenirSoliciteurs timides, après auoir efté lu- 
ges fouuerains , & peut-eftre luges corrompus ; & pour comble de douleur , rem- 
plir les tombeaux qui nous attendent. S'il fe rencontre quelque différence en 
nos auantures, elle confîfte toute en quelque peu de marbre & de bronze, que 
la vanité de nos SucceiTeurs font mettre en ceuure, pour publier plus pompeu- 
fement, l'infirmité de la condition des hommes. 



INEJTORABIZE EATVM. 



Hor. lib. 4. 
04.7- 



Catull. 
in Epigr. 



Virg. io. 
Eneid. 



Qumfemel occideris, & ^ e te fylendida Aiinos 

Fecerit arbitria : 
Non Torquate , genus , non tefacundia, non te 

Reflituet piet'as. 
Cunfla manus auidasfugient heredis , amico 

Quœ de devis animo. 
Infernis neque enim tenebris Diana pudicum 

Libérât Hippolytum. 

Soles occidere ç£* redire pojfunt : 
Nobis cum Jemel occidit breuis lux 
Nox efl perpétua 'vna dormi enda. 

Dejtne fat a Deûm fleéîi Jperare precando. 
Statfuacuique die s ; breue & irreparabiletempus 
omnibus efl njit*. 



LA DOCTRINE DES MOEVR.S. 

LA MORT EST INEXORABLE. 



103 



■ . 




Ce fameux Orateur dont le puiJJ'ant difcours 

Vfurpafans effort l'Empire de la Grèce } 

Manqua d'éloquence £57* d'adrefie. 

Quand la mort vint trancher le filet defes tours* 

Cent Rois pleins de cœur & de gloire , 

Ont perdu la clarté des deux; 

Et le deuot Louis qui fut fi cher aux Dieux, 

Ne vit plus qu'en notre mémoire. 





LA DOCTRINE DES MOEVRS, 

EXPLICATION BV QVARANTE-DEVJriES M E TABLEAV. 

>?I robfcurité de cette voûte effroyable vous permet de re- 
marquer ce qui y eft caché, vous n'y verrez que lesvaif- 
feaux funeftes , ou font conferuez les reftes inutiles des 
fiâmes & du temps. Lifez les tiltres pompeux qui font 
grau ez en bronze, au deflus de ces vrnes d'Agate, de La- 
pis , ou de Criftal ; ils vous apprendronf , que les plus 
grans Monarques des fieclespaflez ne font plus qu'vn peu 
de terre. Us ont efté Conquérants. Us ont efté Maiftrcs des 
Nations. Ils ont efté adorez des hommes. Cela veut dire, qu'ils ne font plus ny 
conquérants, ny creints, ny aymez. Voicy dans ce petit vaifleau de verrejes cen- 
dres de la plus parfaite beauté de fon fîccle. Confiderez bien en ce racourcy, tou- 
tes les grâces, tous les charmes, toutes les merueillcs pour qui vous foufpircz;& 
vous ferez vainqueurs de vos vainqueurs. Vous aurez honte de vôtre fèruitude; 
vous rôprez les chaifnes qui vous arcttent j puifquc vous fçauez bien que les bcau- 
tez,dont vouseftes idolâtres, ne feront pas exemptes du deftin de leurs fembla- 
bles. Mais ie voy bien que cerfeiourvousdéplait; & que vous n'eftes pas refo- 
lus de demeurer long- temps aucc les Phantôhies & lesSpe&res qui l'habitent. 
Ce doit cftre toutesfois le heu de vos meditatios & de vos rctraittes. Ce doit cftrc 
l'écolle , où. vous deuez apprendre ce qu'il y a de plus important en ce monde. 
Enfin, ce doit eftre le Temple où l'Autheur de vôtre vie, veut que tous les iours 
vous luy en facrifiez quelques moments. 



ECCE SVMVS PVLVIS. 



Hor.iib.4. Damna quidem celeres reparant cxleHia Lunée: 

Nos njbi decidirmts y 
Quo pius jEneas, quo Tullus diues, & Ancus t 

Puluis & njmbra Jumus. 
Quis Jcit, an adikiant hodiernx crajlina fumma 

Tempora DI fupen'i 

Lib.i, od.4. Vitœfummabreuis {pemnosvetat incoharelongam, 
lam te pr émet nox , fabulœque Mânes 
Et domus exilis Vlutonis. 

rindar. Quiâ autem aliquis,quid autem nullus ? 

Vmbrœf omnium, homo. 



L'HOMME 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. io| 

L'HOMME N'EST RIEN QV'FN J>EV IDE BOVE. 




Tombeaux de laffe & de Porphire, 
Ttltres d'or, vaXes précieux y 
Ce que 'vous offre % a nos jeux , 
Nous efl vn grand fuiet de rire. 
Ces Cefars &* ces AÏexandres , 
Qui font 'vos plus riches trefors ; 
Que font-ils qu'vn refte des cendres , 
Que la famé a fait de leurs corps} 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 



EXPLICATION Dr Q^ARANTE-TROISIESME TABLEAU. 

Visqve la More eft la borne de toutes chofes, ileftiufte 
quelle le foit de nos promenades &de nos entretiens. Ar- 
rettons-nous donc, puisqu'elle nous arrette. C'eftelle 
qui bien plus iuftement qu'Hercule, doit grauerfur les 
Colomnes qui font peintes dans ce tableau, qve person- 
ne ne passe ovtre. Vous voyez aufli que tout demeu- 
re-là. Ces Couronnes y ces Tiares, & ces autres marques 
de puiiTance,font mêlées auec les menottes & les fouets, 
qui font le partage desefcîaues; & vous enfeignentqueftantarriuezàcepoint, 
il fe fait vn mélange & vne égalité de toutes chofes. Les qualitez y font con- 
fondu es. Les dons de la Nature s'y perdent auec ceux de la Fortune. Mais di- 
fons pour la gloire de la Vertu, qu'elle s'éleue au deflus de fes bornes fatales ; 8c 
que comme elle tire fon origine du Ciel,oula Mort n'a point d'Empire , elle 
triomphe aufïi de cette infolente Victorieufe ; & luy apprend qu'il n'y aque la, 
moindre partie de l'homme, qui foit foufmife à fa tyrannie. 

I 




MORS 









LIHEA RERVM EST. 






Lib.5. Oii.50. 



ï ' \ ' 



Non omnis ty.oriar , multaque pars met 
V'itabtt LiUtïjidfn. 



■ 



Sit , modus Idffo maris , & viarum, 
Mtlitiaque. : 

Vostobitum benefaéîa marient , aternaque Virttts 
Non metuit, Stygiis ne rapiaturaquis. 



nil non mort aie tenemus y 

Ve£toris exceptis ingeniique bonis. 

Po# labores , artium ftu.dia , dignitates , opes ,fequuntur 
flagella , dolores aliaque mala , 'vitamfugacem exercitantia; 
fola Virtus manet fuperfies. 



■* 



LA DOCTRINE DES MOEVRS. 10; 

LA MORT EST LA FIN. IDE TOUTES CHOSES. 




F 



S'en efl fait. Tout eft confomme. 

Voicy l'acheuement des chofes. 

Mort il faut que tu te repofes , 

Et bribes pour iamais ton dard enuenimè. 

Mais o \ qu'en vn moment ta fortune eft changée. 

Tu cèdes à ton tour a ta fatalités 

Et la Nature humaine heureufement vengée , 

S'eleuepar ta mort a l'immortalité. 




< 



t*t& w 







" 



i ::f 



«& 




i-i 






mi 



V fP 



.->• -. ^ 







•«1 



. s&v '•-«-'• f